Penser la crise du point de vue d’une écologie sociale et populaire, par Paul Ariès

Paul Ariès, membre du Comité de Coordination Confédéral de PEPS.

(Pendant cette période de confinement, PEPS proposera plusieurs fois par semaine un texte de réflexion inédit, écrit par un contemporain, pour nourrir les idées et le débat autour de l’écologie populaire et sociale. Aujourd’hui, une contribution de Paul Ariès, Directeur de l’Observatoire International de la Gratuité (OIG), rédacteur en chef de la revue les Zindignés)

Lyon, le 24 mars 2020,
La crise sanitaire actuelle confirme les analyses qui circulent depuis des années au sein des gauches de gauche et de l’écologie sociale et populaire, à la fois, sur le caractère systémique de la crise et sur la probabilité d’effondrement du système capitaliste.

***
La difficulté est double, nous avons, d’une part, la confirmation que le système va bien dans le mur, mais que ce mur est mou, dans la mesure où les crises que nous attendions ne sont pas les premières à se manifester (pic de pétrole, par exemple), puisque le facteur déclenchant de l’effondrement risque fort d’être une crise sanitaire (celle-ci ou une autre), nous avons, d’autre part, la nécessité de rappeler qu’un effondrement systémique n’est jamais en soi une bonne chose, ce que nous savions déjà au regard de l’histoire, puisque les grandes crises ont donné plus volontiers des Hitler et des Staline que des Gandhi et ce que nous constatons avec les tentatives du système d’inventer ses propres solutions à partir de ses seules propres logiques, comme nous le déplorons dans tous les domaines.
Dans le domaine social, avec l’accentuation de la remise en cause des droits sociaux, dans le domaine économique, avec la poursuite du libéralisme, au point de refuser de prononcer un confinement total à l’exception des seuls secteurs vitaux de la nation, c’est-à-dire ceux couvrant les besoins essentiels, voire simplement de fermer les Bourses, dans le domaine politique, avec le renforcement des dérives autoritaires, dans le domaine technologique, avec une fuite en avant dans la numérisation de nombreuses activités y compris d’enseignement (bon prétexte pour ensuite banaliser l’école numérique au mépris des avertissements scientifiques qui nous alarment, déjà, sur le péril énergétique, écologique –CO2- et pédagogique).

Il est fort à craindre que l’écologie, même molle, ne fasse les frais des plans de relance déjà annoncés tant au niveau national qu’européen ou même mondial. Comment pourrons-nous défendre dans ce contexte notre refus de toute Rilance, ni rigueur, ni relance. Nous aurions donc de bonnes raisons de désespérer, car contrairement aux illusions savamment entretenues, demain risque fort d’être pire qu’aujourd’hui, en termes de rapports de force idéologiques donc également sociaux/politiques.
Je pense, cependant, que cette crise sanitaire, et ce dont elle reste le symptôme (au-delà des enjeux médicaux), témoigne d’un conflit plus marqué que jamais entre des « conceptions de la vie bonne », c’est-à-dire, in fine, entre des cultures de vie différentes, dont le mouvement des Gilets Jaunes (par delà ses insuffisances et ses contradictions) était, lui-aussi, un signe précurseur/annonciateur. C’est, à mes yeux, tout ce qui donne des raisons d’espérer dans une écologie populaire et sociale, dont la meilleure traduction théorique me semble être, ce qu’on nomme, l’écologisme des pauvres.
C’est pourquoi il nous reste à dénoncer systématiquement les causes de cette crise (cf. le texte de Geneviève Azam publié dans Politis) et les modalités déplorables de sa gestion mises en œuvre par les dominants, et qui ne ressortissent pas d’abord de l’incompétence, même si certaines déclarations pourraient le laisser penser, mais de l’incapacité de ceux qui gouvernent à sortir du cadre qui est responsable des drames humains actuels. Souvenons-nous de ce que disait Einstein : tant que nous aurons (tant qu’ils auront) la tête sous forme de marteau, nous verrons (ils verront) tous les problèmes sous forme de clou.

***
C’est donc bien aux milieux de l’écologie sociale et populaire de penser en dehors du cadre dominant. Nous le pouvons dans la mesure où nous nous opposons à toute conception libérale de l’écologie (donner une valeur marchande comme préalable) et à toute dérive technoscientiste de cette écologie. Nous le pouvons aussi dans la mesure où nous savons qu’existent d’autres cultures de vie, des cultures que je nomme autochtones, pour partie pré-capitalistes, pour partie post-capitalistes, des cultures enracinées dans des pratiques collectives qui font que les gens ordinaires ne sont pas des riches auxquels il ne manquerait que l’argent.

Cette vision misérabiliste est celle que partagent les gens de bien mais aussi une certaine gauche (incapable de penser les cultures populaires autrement que comme un sous produit des cultures dominantes) et une certaine écologie (qui va répétant qu’il faudrait déjà un certain pouvoir d’achat pour commencer à s’intéresser à l’écologie), d’où les tentations d’une écologie culpabilisatrice, dénonciatrice, celle des dames patronnesses et des pères-la-rigueur, incapables de penser que la solution ne soit pas de faire la même chose en moins (cette vision austéritaire de la décroissance est vaine et injuste).

Toutes les disciplines scientifiques prouvent que les gens ordinaires entretiennent d’autres rapports à l’argent, au travail, à la consommation, aux loisirs, à l’espace, au temps, à la nature, à la maladie, au vieillissement, à la mort, donc à la vie. Il ne s’agit nullement de nier que les « gens de peu » (Pierre Sensot), les gens du commun, les gens ordinaires, puissent être des salauds ou mal voter, il s’agit de reconnaitre la pluralité des modes d’agir, des modes de pensée, donc aussi des rêves, selon les milieux. Au Jacques Séguela vomissant que « Si à 50 ans, nous n’avons pas de Rolex, c’est qu’on avait raté sa vie », j’avais répliqué que j’avais alors 50 ans, toujours pas de montre de luxe, non pas d’abord faute de moyens financiers, mais faute de désir. Les puissants n’arrivent même plus à imaginer que l’on puisse avoir d’autres désirs qu’eux…

***
Lors du 1er Forum mondial de la pauvreté, co-organisé avec Emmaüs, nous avions constaté que les pauvres, et même les miséreux, ce qui est toute autre chose, n’avaient pas pour objectif de devenir riches (ce qu’aiment justement penser les riches car cela les rassure sur leur exemplarité) mais de vivre bien. Cette réponse est la moitié de la Bonne nouvelle que j’aimerais partager, en conclusion, avec vous.
Pour rêver, pour penser, pour agir, nous avons besoin de gros mots, ceux du 20e siècle ont largement été salis par les tragédies historiques que vous connaissez. C’est pourquoi, nous devons être très à l’écoute des nouveaux gros mots qui fleurissent à l’échelle mondiale, le « Buen vivir » sud-américain, le « plus vivre » de la philosophie négro-africaine de l’existence, la « vie-pleine » dans une partie de l ’Asie. Ces gros mots, venant toujours en cortège, apportent avec eux d’autres concepts essentiels, l’anti-extractivisme, le pachamamisme (ne plus soumettre la nature aux lois de l’économie mais soumettre l’économie aux lois du vivant), l’égalité sociale, l’égalité écologique, l’égalité politique.

Ma bonne nouvelle a aussi un fondement matériel : la planète est déjà bien assez riche pour permettre à 8, 9, 10 milliards d’humains de vivre bien. L’ONU rappelle qu’il suffirait de mobiliser 30 milliards de dollar par an, pendant 25 ans, pour régler le problème de la faim dans le monde, l’ONU ajoute que si on mobilisait 70 milliards de dollar, par an, toujours pendant 25 ans, on réglerait le problème de la grande pauvreté. Ces 30 ou 70 milliards sont introuvables mais le budget militaire officiel dépasse les 1600 milliards, le marché publicitaire mondial les 800 milliards, l’argent sale les 1000 milliards (10 à 15 % de l’économie), seul le gaspillage alimentaire nord-américain pèse 100 milliards de dollar par an. Ce n’est donc une question de croissance du gâteau (PIB), mais de partage, mais pas seulement de partage, car on partage très mal des yachts, mais de recette du gâteau : qu’est-ce qu’on produit ? Comment ? Pour qui (quels besoins sociaux) ?
C’est le bon moment pour avancer sur ces questions, car les gens s’interrogent sur les priorités qui ont été celles du système en raison de la pénurie construire (de masques, de gants, de bouteilles d’oxygène, etc), en raison aussi de son incapacité à prendre les mesures qui s’imposent ou même simplement à définir ce que sont les véritables besoins sociaux. On risquerait fort de constater que les professions portées aux nues n’en font pas partie et que les secteurs diabolisés sont justement essentiels. Nous avons davantage besoin de soignants, de paysans, de caissières, que de financiers, de VRP, de dieux du stade.

***
J’avoue en même temps ne pas trop savoir comment utiliser politiquement cette période de confinement sinon en répondant à l’appel en faveur d’une déferlante de solidarité qui ne soit pas seulement virtuelle (https://www.politis.fr/…/face-a-la-pandemie-retournons-la-…/) sinon aussi en participant à ce Ministère du Verbe qui fut longtemps celui des gauches émancipatrices.

Mon seul espoir étant que nous puissions fissurer l’édifice idéologique alors qu’il apparait effectivement dans toute sa fragilité à beaucoup de gens, justement en montrant que cette « déferlante de solidarité » existe toujours malgré la casse des collectifs de travail, malgré la crise des cultures populaires, c’est-à-dire que subsistent toujours dans nos sociétés des formes de vie précapitalistes tandis qu’émergent aussi, sans cesse, d’autres formes de vie post-capitalistes, les deux devant s’épouser pour que puisse naître un grand mouvement de transformation d’écologie par le bas.

Cette période de confinement peut paradoxalement nous aider à vaincre l’invisibilité organisée, invisibilité non seulement des individus, des groupes, mais de leurs modes de vie, de leurs rêves. L’étau du capitalisme (pression de la hiérarchie, injonctions du système publicitaire, accélération sans fin, etc…) se desserre. Profitons-en pour rappeler avec le constat nécessaire de notre propre fragilité, de nos propres limites, celles de la planète.

Paul Ariès, membre du Comité de Coordination Confédéral de PEPS
(Pour une Ecologie Populaire et Sociale),
Dernier ouvrage paru, Gratuité vs capitalisme, Larousse.

Pour réagir, débattre, contribuer : appeleps@lilo.org ou directement sur la page Facebook

Votre commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l’aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Photo Google

Vous commentez à l’aide de votre compte Google. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l’aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l’aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

Connexion à %s

%d blogueurs aiment cette page :