La crise totale induite par la pandémie du Covid-19, par Bernard Guibert

Une crise totale d’origine écologique, sans précédent, menace l’existence même de Gaia1

La crise induite par la pandémie du Covid-19 est totale et pas seulement économique, et totalement inédite : pour la première fois dans l’histoire de l’humanité son existence-même est menacée par une « maladie » de Gaïa. Cette zoonose qui a été vraisemblablement causée par un virus propagé par des pangolins consommées en Chine s’est étendue à la planète entière alors que les précédentes zoonoses qui avaient été propagées par des singes, des chauves-souris, des porcs etc. n’avaient infecté la Terre que très partiellement.

Le choc sanitaire et économique est énorme et instantané. Comme il est sans précédent, dans la conjoncture actuelle il faut peut-être avoir la modestie de se fier inflexiblement au bon sens, la chose la mieux partagée, dixit Descartes. Les propositions faites ci-après risquent pourtant de paraître complètement utopiques dans la mesure où elles sont diamétralement opposées aux politiques économiques actuelles et aux institutions de la Ve République.

La cause profonde de ce choc de très grande ampleur et brutal est la destruction irréversible de la biodiversité là où l’autre grande crise écologique, le changement climatique, a des effets peu sensibles dans l’immédiat de sorte que les êtres humains persévèrent dans l’illusion qu’il n’est pas urgent de s’attaquer à elle. D’autre part le changement climatique ne sidère pas autant que la destruction de la biodiversité dans la mesure où, apparemment, l’être humain peut prétendre infléchir voire faire reculer les émissions de CO2.

Un choc économique d’une telle ampleur impose une « économie de guerre » dont la nécessité conjoncturelle est évidente. La récurrence de tels chocs d’une ampleur et d’une instantanéité sans précédent implique que les réformes conjoncturelles profondes et rapides nécessaires coïncident avec des réformes structurelles à long terme qui donnent à notre pays des capacités permanentes de résilience.

Dérive fatale vers l’État totalitaire ? Pour que la population adhère de manière efficace aux disciplines de l’urgence sanitaire il faut qu’elle le fasse de manière libre et volontaire, ce qui est diamétralement opposé aux dérives illibérales auxquelles on assiste partout dans le monde, même dans les soi-disant « démocraties parlementaires » et en particulier en France.

Quelles sont les causes de la crise ?

Cause écosystémique

La cause structurelle profonde de la pandémie est, au moins en partie sinon en totalité, d’origine écosystémique : la destruction de la biodiversité chasse les espèces sauvages qui véhiculent des virus mortels pour l’homme (zoonose) hors de leurs biotopes traditionnels. La lutte contre cette destruction de la biodiversité est autrement plus difficile que celle contre le changement climatique pour quatre raisons. Le paramètre de commande du changement climatique est quantitatif et unique (quantité de CO2 émise) alors que la biodiversité est qualitative et complexe et n’a pas de paramètres de commande clairs et efficaces. La dégradation de la biodiversité est irréversible (à échelle de temps de la vie totale de l’humanité) alors qu’il n’est pas matériellement impossible (on peut encore l’espérer) de faire baisser la quantité de CO2 dans l’atmosphère. La constante de temps du changement climatique est la décennie alors que celle de la biodiversité est de l’ordre du siècle voire du millénaire. La conscientisation du changement climatique émerge (enfin) alors que celle de la dégradation irréversible de la biodiversité est quasiment nulle. Ce déficit de conscience des enjeux de la destruction de la biodiversité révèle la non-assimilation du « principe de précaution », pourtant inscrit dans notre Constitution. Il s’est manifesté de manière flagrante et dramatique lorsque le Premier ministre a justifié la non prise en compte des avertissements en janvier 2020 du Ministre de la santé de l’époque, Agnès Buzin, sous prétexte que les avis des experts étaient partagés. Le « principe de précaution » commandait alors impérativement de privilégier l’hypothèse la plus pessimiste et d’en tirer immédiatement les conséquences aussi draconiennes qu’elles fussent sur le modèle de ce qu’avaient fait les gouvernements de la Chine et de l’Italie avant la France, au lieu de se moquer d’eux.

Destruction de la métastabilité de l’économie mondiale

Comme la division mondiale du travail présuppose pour chaque produit la coordination et la coopération d’usines dispersées à l’échelle mondiale travaillant à flux tendu un choc externe très important comme la pandémie du Covid-19 risque de multiplier les thromboses. Comme la crise de 2008 n’a pas été vraiment surmontée, puisque le sauvetage du système financier s’est fait au prix d’une augmentation considérable des dettes publiques et de l’assèchement des moyens d’intervention des Etats et des banques centrales, le système mondial de production est en état de métastabilité permanent risquant à tout instant de s’effondrer. D’autre part comme il n’y a pas eu séparation stricte entre banques commerciales et banques d’investissement les économies réelles sont affectées instantanément par les fluctuations des marchés financiers. Il devient donc vital de mettre les économies réelles à l’abri de ces chocs en contrôlant les mouvements de capitaux à l’échelle internationale et en séparant rigoureusement banques de dépôt et banques d’investissement. Il faut détourner les activités de ces dernières des activités spéculatives et des placements dans les paradis fiscaux pour les réorienter vers les productions réelles et microéconomiques dans les PME et les économies sociales et solidaires (ESS).

La perpétuation de politiques néolibérales d’austérité budgétaire a augmenté les inégalités de manière explosive et a rendu extrêmement précaire la situation des populations défavorisées, mais aussi celle des classes moyennes en voie de déclassement. D’autre part ces politiques ont abouti à un « grand remplacement », non pas avec des immigrés envahissant l’Europe contrairement aux délires racistes et fascisants des extrêmes droites en Europe, mais des prolétariats des pays occidentaux par ceux de l’Inde et de la Chine. D’où l’impossibilité de faire redémarrer à court terme la production matérielle, y compris celle des biens de première nécessité.

Paradoxalement le « retard » de la France dans l’adoption des réformes néolibérales imposées par l’Europe sur le modèle de l’ordolibéralisme allemand, malgré l’intensification et l’accélération consécutives à l’élection du Président Macron, a fait que notre pays a un taux de pauvreté moitié moins important que celui de notre voisin outre-Rhin. L’amortisseur social a donné heureusement à notre pays une plus grande résilience. En revanche l’obsession néolibérale de la réduction de la place de l’État-providence a provoqué une impréparation qui a rendu notre pays encore plus vulnérable que ses voisins européens.

L’ampleur du choc

Le choc est d’une telle ampleur qu’il appelle à très court terme des réformes extrêmement profondes.

En 2008 la crise était déjà très profonde. Mais elle était circonscrite à la sphère financière. Elle s’est étendue aux politiques publiques, puisque la finance a été sauvée par endettement des Etats, une politique hétérodoxe mais intelligente de rachat par la Banque centrale européenne au prix de l’épuisement de ses moyens d’intervention. La mondialisation était alors en 2020 depuis 2008 dans un état « métastable ».

La pandémie de 2020 catalyse la bifurcation « catastrophique » de la méta stabilité si on utilise le langage de René Thom. Le choc sur l’économie en 2020 affecte brutalement et profondément à la fois l’offre matérielle et la demande matérielle de richesses matérielles. Elle sera donc beaucoup plus profonde que celle de 2008. D’autre part la crise s’étend à la totalité de la vie et pas seulement aux activités économiques : la vie biologique, sociale, économique et culturelle. La pandémie « réencastre » brutalement l’économie capitaliste, désencastrée depuis qu’elle existe, dans la politique, l’idéologie et même l’écosystème mondial, si on applique à Gaia le concept de « désencastrement » que nous devons à Polanyi2. Elle révèle crûment et brutalement la faillite totale du néolibéralisme qui gouverne la mondialisation financière par les fondés de pouvoir qu’elle a imposé à la tête des pays occidentaux et de l’union européenne.

La faillite totale et brutale du néolibéralisme

La faillite sanitaire est la plus évidente et la plus immédiatement dramatique. La dégradation de l’hôpital découle d’une austérité budgétaire maintenue malgré des grèves à répétition depuis 20 ans. D’où le retard de deux semaines à lancer le confinement pour dissimuler le défaut de préparation et la pénurie de matériels, masques, protections, respirateurs, lits et de tests de dépistage. La conséquence est une mise en danger criminelle du personnel soignant et la non-protection des personnes isolées et plus particulièrement les SDF, et de toutes les personnes qui ont des problèmes de proximité physique, soit avec des pairs dans leur habitat, soit dans des rapports de dépendance, voire de répression ce qui rend difficiles les préventions ou les comportements disciplinés non imposés. Ce sont des « ménages collectifs » au sens de l’INSEE. Ce sont d’abord des établissements publics avec des tiers en position de soin ou de répression : hôpitaux, EHPAD, casernes, Prisons, Centres de rétention collective etc. Il s’agit aussi d’établissements privés inaccessibles, dans un Etat de droit, à la prévention, à la surveillance et à une éventuelle répression publiques : cliniques, pensionnats scolaires, monastères et couvents, communautés religieuses, voire colocations etc. Il s’agit enfin de tous les regroupements plus ou moins sauvages, délibérés et souvent en marge de la légalité, voire clandestins et souvent persécutés par les différentes polices, comme les squats, les ZAD, les communautés. Mais il ne faut pas oublier les logements insalubres ou entourés par un environnement dangereux comme les bidonvilles et les territoires abandonnés par la République et les grands rassemblements festifs, éventuellement arrosés, propices à des débordements et des imprudences.

La faillite est également politique. La propagande gouvernementale impute aux Français indisciplinés qui se promèneraient de manière irresponsable dans les jardins et les plages les raisons de la rapidité de propagation du virus et non aux défaillances des gouvernements successifs dans la situation de l’hôpital, le déni du danger, le défaut criant de matériels et d’équipements de protection et les retards dans les décisions. Il a maintenu le premier tour des municipales. Il a passé le 49.3 en catimini et en contrebande dans un conseil consacré à la pandémie. Sous prétexte de maintenir un minimum d’activité économique pour produire les biens de première nécessité il fait de l’absence de possibilité de télétravail une raison d’inciter tous les autres travailleurs à prendre le risque de se rendre sur les lieux de travail sans leur donner les protections manquantes. Sous prétexte de mettre en place une « économie de guerre » le gouvernement prend des mesures qui portent atteinte aux droits du travail, à l’État-providence, à la concertation sociale et aux libertés fondamentales, et qui renforce un État de plus en plus policier responsable d’une répression sanglante impunie.

La faillite est également morale. Tout d’abord le gouvernement n’a pas mis en œuvre dès le mois de janvier le « principe de précaution » inscrit dans la Constitution. Il aurait dû être mis en œuvre puisque les avis médicaux étaient partagés et que dans ce cas il faut prendre en compte exclusivement l’hypothèse la plus pessimiste. La faillite morale consiste aussi à faire travailler les salariés non protégés, à avoir fait produire à l’étranger les substances et les matériels nécessaires, vraisemblablement à cause de conflits d’intérêt. Enfin la propagande gouvernementale a propagé des discours mensongers ou irresponsables (Sibeth Ndiaye, Agnès Buzin).

La faillite enfin est économique ou plutôt celle du bon sens : vouloir produire des biens de nécessité matériels, aliments, hygiène, avec du télétravail et ne pas bloquer immédiatement la circulation des capitaux et de la spéculation.

Les défis économiques colossaux à relever

Les conséquences économiques sont énormes, mais difficiles, sinon impossibles à quantifier. Elles imposent brutalement la mise en œuvre d’une « économie de guerre » incompatible avec un « fine tuning » de l’économie. Il faut raisonner à la louche et avec bon sens. Au doigt mouillé un confinement de 1,5 mois sur 11 mois d’activité, en temps normal, avec une économie tournant à 50 % (chiffre pour le moment impossible à confirmer mais qui est affiché par le gouvernement) représente une contraction simultanée de la demande et de l’offre de l’ordre (énorme) de 7 %. D’autre part l’injection, évidemment nécessaire et urgente, d’un revenu de compensation du même ordre de grandeur dans la consommation des ménages comporte le risque d’une forte inflation à l’horizon de quelques mois, puisqu’il n’y a pas de richesses produites en contrepartie.

Comment juguler le risque d’hyperinflation ? Comment relocaliser et redistribuer la production pour favoriser un redémarrage de l’économie qui soit moins dépendant de processus mondiaux à flux tendu ?

Faire redémarrer l’économie

Il n’y a pas de différence visible entre l’argent « en trop » dans une bulle spéculative et la « bonne monnaie de crédit » nécessaire au bon fonctionnement d’une économie fiable et stable. Le « bon » n’est qu’un rapport pur, celui de la transformation bancaire, entre les garanties en monnaie de banque centrale et la monnaie de crédit émise par les banques commerciales privées. Ce rapport est une variable statistique dont la bonne grandeur résulte d’un pragmatisme prudent. Mais celui-ci peut être mis en défaut par une incertitude radicale sur le comportement des traders. La crise des subprimes de 2008 a montré que l’hubris des golden boys pouvait entraîner une crise systémique. Ils ont naïvement cru en effet que les lois de probabilité de leurs modèles mathématiques, étaient bien normales et gentilles, bien indépendantes, avec une variance finie, et gentiment et rapidement convergentes. La cruelle ironie de l’histoire est que les auteurs d’un des modèles les plus célèbres, Black and Scholes, ont reçu le Nobel d’économie l’année même où la crise des subprimes en démontrait la fausseté.

L’incertitude actuelle est autrement plus radicale parce qu’elle est dans l’économie réelle : le choc énorme affecte aussi bien l’offre que la demande. D’autre part l’apparition d’un nouveau virus mortel est absolument non probabilisable, radicalement incertaine au sens de Keynes. Alors que l’hubris des golden boys n’est hélas que trop certaine, que les péripéties de la lutte des classes sont un « aléa moral » que l’Etat-néolibéral peut espérer réduire grâce à la répression, éventuellement sanglante comme en France aujourd’hui, la destruction de la biodiversité rend l’humanité radicalement impuissante devant des conséquences totalement imprévisibles — radicalement incertaines — comme la pandémie aujourd’hui.

Quant à faire une relance keynésienne je répondrai brutalement qu’on ne fait pas de grands travaux, ni de l’agriculture, ni du bâtiment et de la résorption des passoires thermiques, ni de la coopération dans les grosses usines avec des équipes soudées autonomes à la Toyota avec moins d’un m de distance sans une protection sans faille et a fortiori avec du télétravail. Bref c’est la vengeance de l’économie réelle sur l’économie numérique et financière, l’économie du télétravail, et services financiers à l’échelle mondiale, par exemple à Londres sur Tamise.

Conjurer les risques d’hyperinflation

Les 1 % ont de quoi tenir. Mais le maintien d’un revenu pour les 90% les plus modestes est évidemment socialement nécessaire à court terme. Mais s’il n’y a pas euthanasie des rentiers par la fiscalité tout de suite, il y aura euthanasie de tout le monde par l’inflation et donc misère pour le plus grand nombre, chaos et guerre civile.

A horizon de 2 ou 3 mois, il va y avoir comme en 1981 en France ou, plus vraisemblablement comme en 1922 en Allemagne, un risque d’hyperinflation dans la mesure où toutes les monnaies ne peuvent pas dévaluer en même temps et où les dettes émises massivement (et très légitimement à court terme) risquent de ne pas trouver preneur privé sur les marchés financiers et ne peuvent être rachetées par les banques centrales qu’en les convertissant en dettes perpétuelles à 0%.

Le lien causal de la crise avec la destruction irréversible et non maitrisable de la biodiversité laisse prévoir que de telles pandémies seraient récurrentes et donc que les mesures conjoncturelles de court terme doivent être « en même temps » des bouleversements structurels de moyen terme et de long terme. Ce qui implique des mesures institutionnelles à propos desquelles les écoles économiques des conventions, de la régulation et du chartalisme et les écoles historiques institutionnelles ont un capital de réflexions riches et mobilisables.

L’analyse de l’hyperinflation allemande des années 1922 pourrait être instructive. On peut comparer l’Allemagne après 14-18 et la France après 1870.

  • 1870, France : La forte épargne qui a été mobilisée rapidement a permis de payer les énormes réparations exigées par Bismarck. L’appareil industriel était peu détruit compte tenu de la rapidité de la guerre malgré la perte des industries de l’Alsace et de la Lorraine. Aujourd’hui l’épargne des Français continue à être très importante par rapport à celle des autres pays. D’où l’idée de faire éventuellement un emprunt forcé.
  • 1918, Allemagne : Le pays est ruiné et son industrie est détruite. L’intransigeance Française et Britannique, dénoncée par Keynes, a voulu faire payer les réparations à un pays incapable de le faire.

La situation en 2020 correspond davantage à celle de l’Allemagne en 1918. No pas que l’industrie mondiale ait été détruite mais elle a déserté en grande partie l’Europe et les dettes publiques importantes à cause d’un sauvetage inique du système financier mondial par les contribuables européens ne permettent pas de financer les investissements aussi rapidement et facilement que la France en 1870 avait payé la rançon prussienne. Mais notre pays a cet avantage relatif par rapport aux autres pays européens de jouir traditionnellement et jusqu’à nos jours d’une épargne privée très au-dessus de la moyenne. Cela lui permettrait de lancer un emprunt national, éventuellement forcé.

A la sortie de la guerre civile de 30 ans qui a détruit l’Europe entre 1914 et 1945 l’endettement des alliés européens vis-à-vis des USA a déplacé le sceptre du monde de Londres à New York. Si on finançait l’endettement massif nécessaire aujourd’hui sur les marchés financiers, et si on ne voulait pas faire de la cavalerie en faisant racheter les Bons du Trésor par les banques centrales en garantissant ainsi aux financeurs privés une rente perpétuelle substantielle et en condamnant les pays européens à des décennies d’austérité sur le modèle de celle qu’a subie la Grèce, le sceptre risque de passer de New York à Pékin puisque les USA sont déjà endettés auprès des chinois qui sont les détenteurs d’une très grande quantité de Bons du Trésor américain. Pourquoi pas ? Le problème structurel de long terme est que les fondamentaux de la Chine ne sont pas assez solides, que l’organisation de la production mondiale est à flux tendu et que le changement technique de cette organisation est long et difficile. Ces raisons ne permettent pas à la Chine de produire matériellement pour la planète entière et de financer les investissements colossaux nécessaires à la relocalisation et à la lutte contre le changement climatique. Les autres pays d’autre part ne sont pas capables de produire matériellement une offre matérielle leur donnant le revenu nécessaire pour acheter la production chinoise. C’est pourquoi elle ne peut pas se substituer tout de suite aux USA. Et comme le prolétariat mondialisé est désormais concentré en Inde et en Chine cela rend l’économie réelle mondiale extrêmement vulnérable et instable, abstraction faite de sa vulnérabilité aux crises systémiques mondiales financière ou économique et aux pandémies de Gaïa.

La comparaison avec la crise de 2008 est trompeuse parce qu’elle était essentiellement et presque exclusivement endogène et financière. Il est donc dangereux d’y faire référence.

La référence à la crise de 1929 n’est pas pertinente non plus parce que ceux qui en sont sortis, Roosevelt aux USA et Schacht en Allemagne, ont fait du Keynes sans le savoir. Mais alors qu’une relance massive avec des grands travaux et du social était possible, aujourd’hui il y a à la fois effondrement simultané de l’offre et de la demande. En caricaturant il est impossible de faire des grands travaux avec du télétravail. Et corriger les dégâts organisationnels et logistiques du flux tendu et de la dispersion des pièces détachées à l’échelle mondiale risque d’être techniquement long et difficile, à l’origine de trafics, de marché noir et de fraudes, et d’un bouleversement des rapports de pouvoir (de monopole en particulier) entre les entreprises, les Etats et les syndicats difficile à prévoir et à réguler.

Il est vrai que nos énarques ont la mémoire courte et qu’ils sont ignares en histoire économique. Bref il faudrait faire une politique économique diamétralement opposée à la politique néolibérale suivie depuis 40 ans, depuis le consensus de Washington de 1979, et que Macron ne fait qu’accélérer et approfondir.

Les défis économiques

A très court terme

Les méthodes classiques de « l’économie de guerre » impliquent de rationner les biens de première nécessité le plus rapidement possible, puis de relayer la plus grande partie possible du revenu monétaire réinjecté le premier mois par des revenus affectés en nature (bons) pour les populations les plus nécessiteuses et pour réorienter de manière drastique la division du travail entre les branches industrielles. Enfin il faut subventionner, soutenir et multiplier les institutions d’assistance publiques et les associations d’intérêt général à vocation sociale et solidaire.

À court moyen terme les besoins de relocalisation et de réindustrialisation appelleront la reconstitution de tissus denses de PME et d’entreprises de l’économie sociale et solidaire (ESS). Une réforme profonde de la fiscalité sur le revenu doit la rendre extrêmement progressive comme du temps du New Deal de Roosevelt et devrait permettre de financer cet effort d’investissement massif dans les industries locales et les circuits courts ainsi que la dispersion et la rénovation de l’habitat pour réduire les « passoires thermiques ». La fiscalité pourrait être complétée par un emprunt national, éventuellement par conversion des impôts des hautes tranches d’imposition. Cet emprunt doit être indexé pour rassurer le public contre le risque d’inflation. Mais il ne faut pas indexer sur l’or comme l’avait fait le calamiteux emprunt Giscard. On pourrait l’indexer plutôt sur un panier de biens de première nécessité. Rappelons que Pierre Mendès-France3 avait proposé en 1960 de réformer le système monétaire international en remplaçant l’étalon or du Gold Exchange Standard (35 $ l’once jusqu’en 1971) par un panier de marchandises (des warrants) pour aider les pays sous-développés à se développer en échappant aux spéculations sur l’or désastreuses pour leurs investissements. Aujourd’hui un tel système pourrait s’émanciper de celles de l’OPEP, des USA et de la Russie sur l’or noir à se limiter aux Etats. Dans le cadre de la crise une telle indexation permettrait de contrer les risques d’inflation.

Et par ailleurs son orientation exclusive vers les biens de première nécessité aurait le mérite de faire jouer une éventuelle inflation différentielle sur les biens qui ne sont pas indispensables dans l’hypothèse où il y aurait un blocage des prix du panier, souhaitable en économie de guerre.

La politique de réfection et de construction de logements devrait être orientée en priorité vers l’élimination des passoires thermiques et une déconcentration volontariste des concentrations urbaines. La politique d’investissements collectifs locaux serait orientée vers la constitution d’un environnement économique, social et environnemental favorable à la reconstitution et à la relocalisation d’un tissus de petites entreprises à circuit court, des PME et des institutions de l’économie sociale et solidaire.

Au niveau de la France

Pour conduire une « économie de guerre » une planification est nécessaire. Il faut donc ressusciter la planification à la française (Commissariat général du plan, DATAR) comme instance permanente de concertation entre le gouvernement et les partenaires sociaux sous l’autorité du Parlement et du Conseil économique et social environnemental (CESE) dont la gouvernance est sans doute à réformer. Cette planification devra donner des objectifs de réindustrialisation et de relocalisation de la production matérielle française. Pour susciter l’adhésion des Français à un tel effort et un tel volontarisme, il faut renforcer la cohésion sociale, la résilience et l’efficacité coopérative décentralisée par la généralisation de la démocratie participative à tous les niveaux du millefeuille français, et surtout dans les entreprises sur le modèle de la cogestion à l’allemande4, et la démocratie sociale sur le modèle des conférences de revenu annuelles des pays nordiques. Pour conjurer les risques d’inflation et augmenter la résilience du tissu local on peut créer des moyens monétaires et financiers nouveaux. Monétaires : des monnaies locales pour stimuler la création de circuits courts et d’entreprises d’économie sociale et solidaire locales. Financiers : des banques d’investissement publiques, autonomes et décentralisées, pour réindustrialiser et relocaliser un tissu productif démondialisé et pour renforcer les résiliences à tous les niveaux.

Une planification d’un type nouveau

Les problèmes colossaux posés par les interactions entre l’écologie, les politiques sanitaires, l’économie, la politique, le social et le culturel nécessitent une planification qui ne se contente pas de reprendre en l’état la planification à la française qui a permis la reconstruction de la France après la deuxième guerre mondiale.

Il faut donc demander aux institutions de recherche de l’université, aux institutions publiques d’études économiques et de statistiques (INSEE, INED, Direction de la Prévision, France Stratégie, etc.) de lancer des travaux extrêmement difficiles pour évaluer les ordres de grandeur de ces chocs et de leurs répercussions sur l’appareil productif et financier et sur la société en général. Comme, à ma connaissance, une telle crise n’a pas de précédent qualitatif, ni une telle ampleur quantitative, il faut lancer en amont des travaux méthodologiques originaux et lourds. Mais malheureusement les résultats ne pourront pas être obtenus à court terme.

Quelques orientations de recherche en France

Evidemment il faut modifier les orientations de la recherche en biologie et en politique de santé publique. Mais cela dépasse les compétences de l’auteur de ces lignes.

La crise montre un déficit en modélisation mathématique des phénomènes biologiques, des phénomènes de propagation épidémique, d’évolution des écosystèmes, des problèmes de bifurcation catastrophique, et des interactions entre les différents systèmes biologiques, économiques et sociaux. Quelques pistes à ce stade sont vraiment délivrées à titre très indicatif : donner une suite aux travaux de René Thom sur la « morphogenèse et stabilité structurelle » dans le domaine des systèmes différentiels ; développer les recherches en « économie évolutionnaire » et les recherches en calcul des probabilités sur les systèmes d’équations différentielles stochastiques.

La crise implique un bouleversement des idées en économie et une remise en question des théories dominantes en économie mathématique et montre l’insuffisance des travaux en histoire économique et en particulier des épisodes d’économie de guerre.

Pourrait-on modéliser le « réencastrement » de l’économie dans le politique et l’idéologique ?

Au niveau européen

Le virus risque de faire exploser l’Europe. Officiellement il y aura solidarité. Mais si le manque de coordination des États-Nation-Territoriaux perdure les économies du Nord, l’Allemagne dominante en tête, risquent d’acheter à bas prix les industries du sud et exacerberont le dumping fiscal. À cela s’ajoute le risque d’une hyperinflation à 6 mois. A moins que l’inflation de l’euro soit prise de vitesse par une hyperinflation du dollar. Auquel cas le yuan gagne et le sceptre du monde passe de New York à Pékin. Pourquoi pas ?

Cette crise terrible donne l’opportunité de renégocier les traités. La refonte pourrait avoir un volet négatif qui consiste à remettre en question les critères de Maastricht. Le volet positif serait de réformer la gouvernance européenne dans un sens fédéral et démocratique. La Commission pourrait partager avec le Parlement le pouvoir d’initiative de la législation européenne. Le Conseil pourrait être remplacé par une deuxième Chambre représentant en permanence les États et un gouvernement responsable devant le Parlement.

La crise pourrait donner à la politique monétaire unijambiste la deuxième jambe qui lui manque, à savoir une politique budgétaire commune avec un budget de l’ordre de 10 % du PIB, démocratiser et rendre transparente la gouvernance de l’euro afin qu’elle soit contrôlée démocratiquement avec le volet d’une fiscalité commune. Les efforts colossaux d’investissement nécessaire conduisent à espérer la création d’une politique industrielle européenne, et même la vente à l’Europe d’une Planification à la française à l’échelle européenne ou, à défaut, à un cercle d’États-nations volontaires, avec comme objectifs : une démondialisation de l’économie par relocalisation européenne, nationale et locale en s’inspirant du plan Delors de 19895 pour une politique de grands équipements européens et de développement durable à l’échelle européenne ; la proposition aux pays européens de l’Est et à la Russie d’un plan Marshall de développement économique ; la création d’une politique sociale européenne luttant contre le dumping fiscal et homogénéisant et coordonnant les États-providence.

Les défis politiques et idéologiques

Défis politiques

Les crises écologiques de Gaia sont appelées à se répéter du fait de la destruction irréversible de la biodiversité. Les états d’urgence risquent donc de devenir récurrents au fur et à mesure de la répétition des crises de Gaia au point de devenir « « habituels », voire permanents.

Il y a donc risque d’une augmentation brutale d’une « bio gouvernementalité », pour employer les termes de Michel Foucault6, qui de totalisante risque de devenir totalitaire, quand elle ne l’est pas déjà dans les États de même nom. Les dangers sont donc ceux d’une restriction sans précédent des libertés publiques, notamment les libertés de circulation, de réunion, de manifestations etc.). La régulation des informations est nécessaire pour lutter contre les paniques et les fausses nouvelles, mais pas au prix de la liberté et de la vitalité du débat public et de la délibération politique, de la liberté d’opinion et de la liberté de l’information et de la presse. Les urgences sanitaires et les politiques de prévention risquent de légitimer un accroissement d’un contrôle potentiellement totalitaire de ce que la biogouvernementalité étatique appelle des « populations à risques ». Ce sont d’abord les « classes miséreuses, classes dangereuses » pour pasticher la dénonciation du XIX° siècle, « classes laborieuses, classes dangereuses » : chômeurs, SDF, sans-papiers, immigrés, toxicomanes, travailleurs-ses du sexe, précaires, femmes et enfants victimes de violences conjugales, handicapé.es, malades chroniques ou de longue durée, personnes âgées (notamment dans les EHPAD, psychiatrisés, mises sous tutelle, victimes des violences policières dans les quartiers, personnes racisées et LGBTQI, enfants de la DDASS, populations livrées à elles-mêmes, aux dealers et aux gangs, bref tous les invisibles et les ségrégués. Par dérivation ce sont toutes les populations qui sont « à risques » par leur isolement, leur surexploitation dans les chantiers avec les clandestins ou leur surexposition à la violence ordinaire et à la répression dues à une stigmatisation sociale !

Ces mêmes urgences sanitaires et ces politiques de prévention risquent de dégrader les conditions de travail des « classes laborieuses, classes en danger », en plus d’être dangereuses au point de les exposer dangereusement dans les concentrations industrielles, les services sociaux et les services sanitaires etc. Les mêmes raisons risquent de rendre la vie infernale dans les « ménages collectifs », selon la terminologie de l’INSEE et ainsi de construire un État de sûreté à plusieurs vitesses ce qui aggraverait la rupture déjà bien consommée avec le principe d’égalité devant la loi. Enfin les coûts des politiques de santé publique et des politiques sociales risquent d’augmenter substantiellement.

Défis idéologiques

La légitimité de ces contraintes disciplinaires draconiennes, qui risquent de devenir de plus en plus fortes et permanentes, va devenir de plus en plus problématiques dans un Etat qui se voudrait encore démocratique. Les menaces de dérives « illibérales » ne peuvent être efficacement contrées que par des pratiques de participation démocratique. En effet elles permettent seules de conjurer les tendances à la dissolution des liens sociaux (l’expression galvaudée du « vivre ensemble ») par les comportements égoïstes de ceux que les économistes appellent pudiquement des « passagers clandestins », ceux qui profitent de la solidarité collective sans y contribuer. Mais plus profondément, plus généreusement et plus solidairement il s’agit de promouvoir l’adhésion libre et volontaire des citoyens, seule susceptible de faire intérioriser les disciplines et de les rendre efficaces. Les valeurs qui définissent la « vie bonne » doivent être redéfinies en faisant délibérer sur les thèmes de la « frugalité heureuse et solidaire », de la décroissance de certaines branches de l’économie. L’Université pourrait encourager l’étude des écoles de sagesse de l’Antiquité7 et diffuser leurs leçons, et en particulier la philosophie d’Épicure8 selon lequel seule est légitime la satisfaction des besoins universels et nécessaires.

Cela pourrait faire l’objet d’un comité d’éthique étoffé et généralisé organisant une délibération collective citoyenne publique, par exemple avec une assemblée de citoyens tirés au sort. Pour renouveler une planification à la française il faut reprendre, étoffer et mettre en application les travaux initiés par Joseph Stiglitz9 pour définir des indicateurs de bien-être alternatifs au PIB et lancer des travaux pour intégrer méthodologiquement et effectivement ces indicateurs alternatifs dans les politiques publiques et les stratégies d’entreprise et faire en sorte que ces dernières les prennent pour objectifs réels. En particulier les principes de justice sociale dans la redistribution des revenus devraient être reconsidérés dans le sens de John Rawls10 en définissant un socle incompressible de libertés et de biens fondamentaux universels dus à tous, éventuellement distribués en nature ou par un revenu universel, si possible affecté, c’est-à-dire dont l’utilisation est conditionnée à l’achat de biens de première nécessité, et une distribution équitable sinon égale pour les autres utilisations du revenu médiatisées par le marché, grâce à une fiscalité indirecte modulée. De manière générale il faut équilibrer dans l’enseignement et les médias par des valeurs de solidarité et de coopération celles de compétition individuelle et collective, trop exaltées par la publicité, par les idéaux économiques de « concurrence libre et non faussée » et de recherche de la compétitivité.

La crise induite par le Covid-19 est tellement globale, brutale et totale qu’elles autorisent une certaine emphase le nom de Gaia signifient de manière concise et métaphorique que l’humanité fait corps avec un écosystème étendu à la terre entière.

Pour filer la métaphore de l’hypothèse Gaia, la pandémie du Cirovid-19 est la première « maladie » de Gaia qui risque de lui être fatale. Elle a pour cause la destruction irréversible de la biodiversité au fur et à mesure de l’expansion des monocultures intensives, de la surexploitation des forêts et des mers sauvages, des pollutions industrielles et du changement climatique. Elles chassent les animaux sauvages de leurs biotopes naturels et habituels. Ils deviennent ainsi des vecteurs de virus qui sont mortels pour l’homme et qui sautent par-dessus les barrières spécifiques. Les savants appellent ces maladies des zoonoses. La dégradation de la biodiversité et irréversible : de telles crises d’une telle globalité, d’une telle brutalité et d’une telle totalité sont appelés à se répéter de plus en plus fréquemment.

Crise tellement globale : avec un tiers — provisoirement ? — De l’humanité confinée la crise s’étend au globe terrestre.

Crise tellement brutale : l’expansion du virus tellement contagieux a été tellement fulgurante qu’elle a mis sur les genoux des systèmes sanitaires de tous les pays développés, mis en danger vital des milliards d’êtres humains et stopper net la production des richesses matérielles dont l’humanité a impérativement besoin. Qu’en sera-t-il lorsque que la pandémie atteindra les pays les plus pauvres de la planète qui n’ont même pas les moyens de faire de la prévention sanitaire, ni d’être autosuffisant dans les domaines agricoles et industriels de base.

Crise tellement totale : toutes les dimensions de la vie humaine sont gravement lésées, la santé et l’économie d’abord évidemment, mais aussi la solidarité et la coopération sociale, l’éducation et la recherche, la vie culturelle, les institutions politiques mises au défi de trouver urgemment des solutions à des problèmes urgents, graves et en fait insolubles et finalement les droits humains.

L’humanité est donc à la croisée des chemins, l’urgence, la gravité et l’ampleur des disciplines que les êtres humains ont à s’imposer pour surmonter ces crises risquent de faire céder les gouvernements à la tentation de les imposer de manière « illibérale », au risque de devenir totalitaires puisque la répétition, hélas prévisible, de telles crises rendra les « états d’urgence sanitaire et économique » récurrents, puis habituels voire permanents. Bref, pour sauver son corps, l’humanité risque de perdre son âme. Les animaux sans âme de La Ferme des animaux11 peuvent-ils encore devenir des êtres humains ?

Peut-on espérer avec Nietzsche12 que :

« Ce qui ne me tue pas, me rend plus fort » ?

1 Gaïa désigne de manière concise ici la totalité de l’écosystème de l’humanité incluant la biosphère de la planète sans nécessairement en faire un seul être vivant unique et total comme dans « l’hypothèse Gaïa » de John Lovelock. Voir entre beaucoup d’autres LOVELOCK John 1990 Les Âges de Gaïa Paris Robert Laffont 1990 [1988].

2 Polanyi Karl 1983 La Grande transformation Origines politiques et économiques de notre temps Paris Gallimard Bibliothèque des sciences humaines [1947]

3 MENDES-FRANCE Pierre1960 « La réforme monétaire internationale et les pays sous-développés », Œuvres Complètes V p. 130

4 Voir le rapport Beffa ; BEFFA Jean-Louis 2005 Pour une nouvelle politique industrielle Présidence de la République. Remis au Président 1° janvier 2005

5 DELORS Jacques 1989 L’Union Européenne économique et monétaire : origine fonction et futur Bruxelles Union Européenne

6 Foucault Michel 2004 Naissance de la biopolitique’ Cours au Collège de France (1978-1971) Paris Gallimard-Seuil Hautes études

7 Par exemple parmi de nombreuses références, y compris de cet auteur : HADOT Pierre 2002 Exercices spirituels et philosophie antique, Paris, Albin Michel [1981]

8 Pout rentrer dans le fameux Jardin d’Epicure on peut prendre pour guides : EPICURE 1987 Lettres et maximes Paris PUF [306 av. J.C. ?]

9 STIGLITZ Joseph, SEN Amartya, FITOUSSI Jean-Paul 2009 Rapport de la Commission sur la mesure des performances économiques et sociales Présidence de la République Remis le 1° septembre 2009

10 RAWLS John La justice comme équité. Une reformulation de Théorie de la justice, La Découverte, coll. « La Découverte/Poche », 2008 [2001]

11 ORWWELL John 1981 La Ferme des animaux Paris Champ libre [1945]

12 Le crépuscule des idoles

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