Leur écologie et la nôtre, Patrick Farbiaz

En 1974, André Gorz publiait un texte qui allait marquer l’histoire de l’écologie politique. Intitulé « Leur écologie et la nôtre », il démontrait dans ce texte l’opposition irréductible entre une écologie positive de rupture et une écologie d’accompagnement, de blanchiment d’un capitalisme qui cherchait à utiliser la défense de l’environnement pour détourner le sens de la lutte écologiste. Face à cette récupération, il posait d’emblée la question : « que voulons-nous ? Un capitalisme qui s’accommode des contraintes écologiques ou une révolution économique, sociale et culturelle qui abolit les contraintes du capitalisme et, par là même, instaure un nouveau rapport des hommes à la collectivité, à leur environnement et à la nature ? Réforme ou révolution ? » 45 ans après cette analyse se révèle toujours aussi pertinente.

***

Alors que le déconfinement commence, les vieux canassons de la politique à l’ancienne, avec leur bla-bla et leurs hommes providentiels, reviennent au galop. De nouveau, comme depuis 2007 avec le Pacte écologique signé en grande pompe par tous les candidats à la présidence de la République, Nicolas Hulot décline ses propositions pour une union nationale écologique improbable.

Cette fois-ci il l’a fait avec une anaphore : « Le temps est venu de » suivi de généralités pouvant être repris du MEDEF à la France Insoumise. Mais n’est pas Nelson Mandela qui veut. Mandela avait prononcé ces mots après une vie de combat sans concession contre l’apartheid. Ici on a un exercice de style qui ne change rien ni à la crise écologique ni aux inégalités sociales et environnementales que la crise sanitaire a accentuées.

De fait la méthode Hulot c’est la dépolitisation de la question écologique par le refus de la confrontation. Pour lui la Nature n’est pas un champ de bataille à partir du moment où tous les hommes de bonne volonté peuvent faire une chaine humaine. Il a pourtant comme Ministre de l’Ecologie vu comment les lobbies prédateurs, les sociétés Transnationales comme Total, l’industrie de l’agro business et ses ramifications chez les gros agriculteurs ont pu lui faire ravaler son chapeau avec l’aval de l’exécutif Macron Philippe. Il aurait dû comprendre qu’accepter la politique des « petits pas » c’est favoriser les grands renoncements écologiques. Mais Nicolas Hulot, dont nous ne remettons pas en cause la sincérité de l’engagement, a toujours considéré, d’une façon ou d’une autre, qu’en murmurant à l’oreille des puissants et sans rompre avec le système, il était possible de défendre la planète.

Se rendant compte de son erreur, Hulot fait à chaque fois son mea culpa puis recommence toujours, avec la même certitude. S’il a échoué, c’est la faute les citoyens qui ne l’ont pas suffisamment soutenu en n’étant pas comme lui au-dessus de la mêlée. Il continue inlassablement à prêcher pour cette écologie meanstream de la com’ ni de droite ni de gauche, sans saveur ni aspérités. Nicolas Hulot persiste et signe un catalogue pétri de bonnes intentions. Chacun y trouvera son compte et Emmanuel Macron pourra y souscrire en y puisant sa part de « réinvention ». Il le fera d’autant plus volontiers qu’il n’y trouvera aucune critique explicite de sa politique qui pourtant a renforcé l’épandage, légitimé le glyphosate durant le confinement, supprimé les CHSCT, garant de la santé environnementale dans les entreprises, baissé pavillon face à Amazon et consorts, continué la politique de libre-échange, s’est rendu coupable d’impréparation totale dans la crise sanitaire (test, masques, gants, gels) …

Hulot n’est d’ailleurs pas le seul sur le créneau de cette écologie centriste, qui confond écologie politique et environnement, qui veut à tout prix dépolitiser les enjeux de l’écologie en faisant disparaître les mots qui fâchent : classes sociales, planification écologique, décroissance choisie, capitalisme vert. Une partie d’EELV, CAP 21, l’Alliance Ecologiste Indépendante, le PS et ses sous ensemble, les déçus du macronisme, et d’autres encore qui veulent tout changer sous couvert du recours à l’écologie pour ne rien changer au système.

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Nous savons que l’aspiration au rassemblement n’a jamais été aussi fort et nous le comprenons. Mais l’écologie de rupture n’a rien à voir avec celle de l’accompagnement du système capitaliste qui cherche à se recycler dans l’économie verte. Notre écologie ne peut être celle du « en même temps » : Avec les salariés qui veulent limiter les risques mais avec un Medef qui souscrirait à une croissance verte en les faisant travailler deux fois plus ? Avec les paysans qui pratiquent l’agro écologie mais en écoutant avec compréhension la FNSEA et l’agro business ? Cette écologie où tous les chats sont gris du moment que peuvent se réconcilier le PDG de Total et la victime de la marée noire, le PDG d’Air France et le Gilet Jaune, le PDG de Lubrisol et les malades des cancers environnementaux, n’est pas la nôtre …

Non ! Nous ne sommes pas égaux face à la crise sanitaire et écologique. Cet aveuglement pourrait faire sourire si elle ne provoquait pas des dégâts politiques empêchant une réelle écologie politique de résistance et de combat de se déployer. A PEPS, nous nous félicitons de la multiplication des appels à la résistance de ceux d’en bas, aux propositions de débat des intellectuels et des forces politiques, associatives ou syndicales. Nous même avons été à l’initiative d’un de ces Appels : « Ne pas redémarrer pour tout recommencer »1. Mais précisément alors que le déconfinement va être l’occasion de voir l’immensité de la crise sociale, économique, écologique, redémarrer comme si rien n’était, faire comme si on pouvait faire confiance au système et à ses hommes pour qu’il se réforme bon gré malgré lui même, ce serait condamner les forces d’émancipation à baisser pavillon devant les forces de la régression.

La porte serait alors ouverte à Marine Le Pen ou à un gouvernement libéral autoritaire qui de la crise ne retiendrait que la militarisation de la société, la surveillance et la répression des corps et des esprits, le travail forcé à coups d’augmentation de la durée du travail. Comme le disait Ivan Illich cité par André Gorz : la survie non plus n’est pas une fin en soi : vaut-il la peine de survivre dans « un monde transformé en hôpital planétaire, en école planétaire, en prison planétaire et où la tâche principale des ingénieurs de l’âme sera de fabriquer des hommes adaptés à cette condition » ?

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Sortir de l’impasse c’est compter sur nos propres forces, celles du peuple d’en bas qui pendant la crise a organisé l’entraide, la coopération, a multiplié les alternatives, a exigé le droit de retrait, pour ne pas mourir victime de la rapacité des patrons. L’heure n’est ni aux compromissions, ni à l’union nationale.

  • Le temps est venu de se battre pour nos fins de mois et contre la fin du monde.
  • Le temps est venu de la solidarité populaire, de l’autogestion, de la décroissance choisie, de l’émancipation.
  • Le temps est venu de l’écologie de rupture.
  • Le temps est venu de prendre nos affaires en main : c’est l’heure de nous-même !

Patrick Farbiaz, Paris, le 11 mai 2020.

1 https://www.lemonde.fr/idees/article/2020/04/14/economie-comment-ne-pas-redemarrer-pour-tout-recommencer_6036564_3232.html

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