Ségur de la santé : la médecine business contre les malades

Paris, le 25 mai 2020

La crise du coronavirus a fait prendre conscience à la population que l’hôpital public, et plus généralement la médecine, était en crise. Le Ségur de la Santé est, nous dit le gouvernement, la réponse appropriée. Ce faisant, il admet lui-même que sa gestion depuis 2017 et celle de ses prédécesseurs ont aggravé la crise de l’hôpital et, de fait, ont contribué à l’impréparation de la lutte contre la Covid – 19.

Très bien, mais la solution ne peut se résoudre -même si c’est un préalable- au slogan : du fric pour l’hôpital public. Il est évidemment nécessaire de revaloriser les salaires des aides-soignantes, des infirmières et en général de tous les salarié-e-s de l’hôpital public. Il est évidemment nécessaire de créer plus de lits supprimés par l’austérité dans les années précédentes. Il est évidemment nécessaire de lutter contre les déserts médicaux qui- rappelons-le – ont été aussi à l’origine de la crise des Gilets jaunes dans des zones où l’on ne trouve plus de médecins, plus de maternités, plus d’hôpitaux à proximité.

***

Mais il faut aussi poser trois éléments qu’Ivan Illich, le penseur écologique du convivialisme qui écrivit « Nemesis medical » évoquait dès les années 70 :

Elément 1. L’industrialisation de la médecine ne produit elle pas plus de maladies et de malades qu’elle n’en guérit ?

Elle est devenue pathogène en surmédicalisant les malades. Prétendant réparer les corps, elle masque les causes profondes de leurs maladies, qui sont sociales, économiques et culturelles. L’industrie pharmaceutique, à force de concurrence acharnée et de monopoles, a voulu contrôler l’ensemble de la chaine de médicalisation, soumettant les soignants à sa volonté. Les batailles autour des traitements et des vaccins auxquelles nous avons assisté pendant la crise en témoigne.

Elément 2. Les maladies d’aujourd’hui sont des maladies sociales écologiques.

Dorénavant, les maladies chroniques (cardiopathies, accidents vasculaires cérébraux, cancers, affections respiratoires) sont responsables des deux tiers des décès dans le monde. 10 à 20 % des cancers peuvent être considérés comme des maladies environnementales émergentes. La crise sanitaire est d’abord une crise sociale écologique. Ses origines sont connues : Le coronavirus est une zoonose, une maladie qui opère par la transmission à l’homme d’un virus transmis par une bête sauvage vendue sur un marché semi légal de Wuhan. La destruction des habitations animales par l’homme, la déforestation, l’urbanisation à marche forcée, la mondialisation des transports ont permis le développement accéléré de la pandémie. `

La santé environnementale est le parent pauvre de la médecine parce qu’elle n’est pas reconnue comme telle. Pire avec la disparition des CHSCT, le contrôle des salariés n’est plus assuré sur les risques découlant directement des productions des entreprises, qu’elles soient des usines classées Seveso comme Lubrisol à Rouen, qu’elles soient liées à des industries polluantes, ou qu’elles génèrent des accidents du travail. Des milliers de délégués qui s’occupaient de ce contrôle pont disparu ou ont dû réduire leur expertise sociale à la portion congrue dans le cadre des nouveaux dispositifs créés par les lois Macron.

On voit immédiatement les conséquences dans la lutte contre le Covid- 19. Ce sont les patrons qui ont la main sur les process de contrôle. Leur intérêt, comme chez Amazon ou Renaul,t est de faire travailler plus pour produire plus, pour espérer vendre plus. Un inspecteur du travail, Anthony Smith est même en voie de licenciement pour avoir osé dénoncer ces conditions de travail.  Il a été mis à pied par la Ministre du Travail Muriel Pénicaud pour avoir prescrit l’utilisation de masques pour les aides à domicile, tout en adressant régulièrement des lettres de rappel de la règlementation aux entreprises de son secteur. En réalité, Anthony Smith a simplement fait son travail : protéger les salariés. 

Plus fondamentalement, et pour en revenir à Illich, les usagers du médical sont privés du droit à la parole et du droit même de comprendre les causes de leurs maladies. Ils en sont réduits à obéir aux prescriptions des labos pharmaceutiques que leur administrent des médecins pris par l’urgence des traitements. La vitesse à laquelle les médecins doivent passer d’un malade à un autre et le manque de formation à la psychologie rendent difficile la communication avec les malades. Or on a vu que des associations comme Act –Up avaient permis aux malades de se réapproprier le contrôle de leurs maladies, leur avaient permis de dénoncer les pratiques des labos pharmaceutiques, et avaient, de fait, contribué à la recherche médicale.

Elément 3. André Gorz commentant « Némésis Médical » indiquait :

« L’homme moderne est né à l’hôpital, soigné à l’hôpital quand il est malade, contrôlé à l’hôpital pour voir s’il est bien portant, renvoyé à l’hôpital pour mourir dans les règles. Le voici dépossédé d’un des derniers fondements de sa souveraineté au profit des mêmes méga-institutions et méga-machines qui, nées de la concentration du capital et de la généralisation des rapports marchands, règlent le reste de sa vie ».

Illich : « L’individu qui apprenait en voyant et en faisant ; qui se déplaçait par ses propres moyens ; qui enfantait et élevait ses enfants ; qui guérissait et prenait soin de sa santé et de celle d’autrui, a fait place à l’individu véhiculé par des transports à moteur, accouché dans une salle d’hôpital, éduqué par l’école, soigné par les professionnels de la santé. » Il est devenu tributaire pour tous ses besoins de biens et de services marchands, dispensés par des appareils institutionnels échappant à son contrôle et à sa prise, et qui engendrent la dépendance, la rareté et la frustration :

  1. La vitesse accrue des véhicules paralyse nos transports et nous y fait perdre plus de temps qu’à aucune autre époque
  2. La chimisation de l’agriculture détruit des équilibres fondamentaux, qui ne sont pas qu’écologiques, et place le monde au seuil de nouvelles famines
  3. La scolarisation de l’enseignement détruit la possibilité d’apprendre par nous-mêmes et nous en enlève jusqu’à l’envie
  4. La généralisation du salariat et de la grande production marchande nous rend incapables de produire selon nos besoins, de consommer selon nos désirs, de définir et de mener la vie que nous voulons
  5. L’envahissement médico-pharmaceutique, enfin, nous rend de plus en plus maladifs et détruit la santé dans ses ressorts profonds.

C’est tout cela qu’Illich appelle la « Némésis industrielle », dont la Némésis médicale n’est qu’un aspect : nous avons troqué l’asservissement à la nature contre l’asservissement à une antinature plus tyrannique encore, et plus terrible. Et nous y avons perdu la santé.

Gorz et Illich avaient raison. Si les malades et la population en général ne s’emparent pas avec les soignants de la santé, ne transforment pas les applaudissements en mouvement populaire de la santé comme le demandent le collectif Bas les Masques, le Comité national de Santé publique ou les Comités inter-urgences et inter-hôpitaux, la crise du Coronavirus n’aura servi à rien. Le 16 juin, les personnels des hôpitaux appellent à descendre dans la rue.

PEPS sera avec eux :

  • Pour la défense de leurs droits et pour la défense des malades
  • Pour accuser le gouvernement pour son impréparation coupable
  • Pour mettre en avant une politique fondée sur les trois « P » : principe de précaution, politique de prévention, protection des populations

Un Ségur de la santé, ça sert à quoi ? Francis Blanche aurait répondu :« Mieux vaut penser le changement que changer de pansement » .

Patrick Farbiaz

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