L’édito du lundi : et maintenant ? Recomposition de rupture ou simple replâtrage

Paris, le 13 juillet 2020,

Après plusieurs mois de confinement, des appels répétés à un « après » différent, des élections municipales qui ont confirmé le soutien des électeurs à des listes citoyennes affranchies des tutelles des partis, inscrites dans la réalité de territoires malmenés par les politiques néolibérales, le paysage politique est encore bien loin de se transformer.

Nous assistons en fait à la recomposition des forces anciennes. Trois pôles semblent se dégager : un pôle conservateur, un pôle fascisant et un pôle populaire. Le premier va réunir tous ceux qui sont déterminés à protéger la bourgeoisie (autrement dit les détenteurs de capitaux) de la colère légitime des classes populaires, ulcérées par la privatisation de l’Etat. Les détenteurs de capitaux (plus spécifiquement : le « capital » en tant que force agissante), n’ont pas d’autre issue que de pousser au démantèlement des services publics et de tout ce qui relève encore de la gratuité pour s’ouvrir de nouveaux marchés (à la « canonnière » pourrait-on dire) et de nouvelles possibilités d’accumulation. Il y a longtemps que la productivité horaire ne croît plus et que la croissance des échanges marchands ne dépasse pas le taux de croissance démographique. Dans ces conditions, le PIB/hab stagne, les taux d’intérêts tendent vers 0, ce qui lèse les détenteurs de capitaux et les expose à un appauvrissement relatif : dans d’autres pays, des relais de croissance existent : la prédation générale (exploitation du travail, des « ressources naturelles » que l’on ne s’embarrasse pas de conserver, « biens communs » laissés à l’abandon et dont la préservation est à la seule initiative des solidarités locales, etc.) autorise des formes d’accumulation qui ressemblent à s’y méprendre à l’accumulation « primitive » que Marx décrit si justement dans le livre 2 du Capital : celles auxquelles le colonialisme a fourni ses  moyens matériels et sa « justification » (la « valorisation », la mission civilisatrice). Faute de pouvoir toujours tirer profit de ces marchés « émergents », les détenteurs de capitaux du vieux monde en viennent à traiter les métropoles comme des colonies et attendent leur salut de l’Etat néolibéral[1].

Pour défendre cette bourgeoisie de plus en plus parasitaire, protéger ses intérêts, et conserver le « peuple » et sa colère à bonne distance, les appareils de partis proposent chacun une méthode. L’extrême droite veut convaincre la bourgeoisie qu’il lui faut faire alliance avec le « bon peuple » contre l’étranger : le premier sera donc le rempart contre les débordements du second. Le bloc néolibéral se radicalise et adopte sans scrupule une politique de répression « à large spectre ». Dans ce bloc, les partis qui se partagent l’héritage de la « social-démocratie » (le PS, EELV, ce qui reste de l’UMP et le LREM) peuvent avoir de légères différences de méthodes. Certains pourront être surpris de les voir regrouper dans un même bloc. En réalité le PS et EELV se sont convertis en partis de l’ordre et de la conservation depuis longtemps. Leur problème n’est pas d’émanciper les opprimés ni de faire justice, mais bien plutôt d’éviter les débordements. Les mots « ordre », « stabilité », ou plus récemment « vivre ensemble », mais aussi « responsabilité » (ce qui revient à faire des insubordonnés de dangereux irresponsables), « rigueur », « réalisme », « pragmatisme », font partie de leur lexique. De justice il n’est jamais question. De vérité non plus, pas plus que de liberté authentique. Le « pouvoir d’achat », la « croissance », la « sécurité » : voilà toute leur rhétorique.

Le cas du PS mérite attention. Le PS fait du droit des minorités son affaire, et réduit la question sociale à la question identitaire et culturelle : les rapports de domination socio-économique et le système qui non seulement les engendre mais aussi les exige sont absents du champ de la réflexion. Ce parti a donc trahi les classes populaires avant même que de commencer à gouverner. Cette trahison est dans son ADN, car il refuse de poser les problèmes de manière globale, afin de ne pas « effrayer ». Effrayer qui ? Une « opinion » réputée acquise au discours de la bourgeoisie, dont elle singe les comportements comme la bourgeoisie singeait autrefois ceux de la noblesse. La bourgeoisie étant devenue parasitaire et rentière, les classes populaires le seraient aussi, ou voudraient l’être. Pour ne pas léser leurs efforts (leur épargne, leur pouvoir d’achat, leur accès aux biens et services qui reproduisent en miniature le train de vie bourgeois, etc.) il faudrait adopter le discours qui justement est le plus propre à satisfaire les intérêts de la classe bourgeoise.

La mention d’EELV peut choquer beaucoup d’électeurs ou de sympathisants de ce mouvement. Nous en sommes conscients. Mais si ce parti a généré l’aile écologique du macronisme (Pompili, De Rugy, Cohn–Bendit, Canfin, Orphelin, Pascal Durant…), ce n’est pas un hasard. Aligné sur la politique des Grünen allemands, ayant appelé à voter oui au TCE en 2005, son réformisme radical a la radicalité…du Parti Radical de Gauche (PRG), qui oscille en fonction des places disponibles sur le marché de la politique. Nombre de ses militants sont sincèrement acquis à l’idée d’une écologie politique ; au-delà des discours alambiqués de ses dirigeants, la ligne politique d’EELV se définit cependant comme un environnementalisme réduit à l’augmentation des pistes cyclables, au bio dans les cantines et à la rénovation thermique des logements (en somme à l’« économie verte » ou « croissance verte »), objectifs dorénavant communs à toute la classe politique. La base sociale d’EELV est la même que celle du macronisme : classes moyennes à capital culturel élevé vivant dans les centres des métropoles urbaines.

Se dessine donc une mouvance dans laquelle se reconnaissent de fait LREM, le PS, EELV, LR, et d’autres groupuscules (UDI, UEI, etc.). L’écologie pragmatique et néolibérale (accordant au marché toute latitude – et notamment des financements abondants- pour répondre à la demande de produits « d’adaptation » au changement climatique) pourrait être la bannière de ralliement de ce bloc.

Les perspectives du bloc populaire

Il est évident que cette solution ne résoudra rien et n’épuise pas le champ des possibles. Face à ces deux blocs va s’en dresser un troisième, populaire et authentiquement démocrate, voulant faire justice aux opprimés et ouvrir la voie à une société fraternelle et vivante, écologiquement viable. Ce bloc tient pour assuré que le désir d’entraide l’emporte, chez tout être humain, sur celui de compétition et de conquête, et que la fable inverse n’a été inventée que pour justifier la rapacité d’une classe bourgeoise qui a voulu généraliser ses aspirations, produites par l’imaginaire capitaliste et par sa position particulière dans le système social capitaliste, à l’humanité toute entière. Rien n’est plus faux. Ce qui était une circonstance historique doit le rester. Nous pouvons dépasser le capitalisme comme le capitalisme a dépassé l’ordre féodal. Ceux qui défendent l’idée inverse croient que l’histoire est achevée. Elle ne l’est pas, et nous sommes loin d’avoir atteint un quelconque point de perfection. Chaque époque soulève des problèmes nouveaux : la seule voie que la raison et l’honneur nous commandent c’est de toujours chercher à les résoudre avec un esprit de justice et de fraternité.

Démasquons les imposteurs. Sous leur masque où pointe déjà la grimace des faux-semblants, leur visage a les traits sordides et hideux de l’oppresseur et du tyran. C’est être tyrannique en effet aujourd’hui, et même criminel, que de chercher à préserver les intérêts d’une classe qui sont contraires à l’intérêt général et condamnent à terme des millions voire des milliards d’humains à une mort certaine. Cette indifférence n’a d’autre cause que la cupidité et la lâcheté, mais ces traits de caractère ne sont pas ceux des classes populaires, où au contraire prévaut ce qu’Orwell nommait la « common decency », l’honnêteté et la solidarité spontanées des gens qui mènent une vie simple et ne la gâchent pas en superfluités.

La lâcheté et la cupidité sont produites par un système, un imaginaire instituant, qui a enrôlé de larges portions de la population, et leur promet l’enrichissement en échange d’une servilité à toute épreuve. Les bourgeois, petits, moyens ou grands, demeurent loyaux à ce système, même si les rétributions qu’ils en tirent sont plus ou moins importantes. Eux non plus ne sont pas cupides ou égoïstes par nature : leur position dans le système les encourage à fermer les yeux, mais les évènements récents (dégradation des services publics et faillite de l’Etat, instabilité chronique, etc.) les décillent au contraire.

Une stratégie

Il nous faut donc rogner ce bloc par le bas, car les bourgeois les moins riches sont également les plus vulnérables. Tout choc les fragilise et peut les faire rapidement retomber dans la « trappe à pauvreté ». Notre analyse est que cette composante du bloc bourgeois est friable. Elle est à la fois essentielle aux classes supérieures (les « premiers de cordée », qui ne sont rien sans l’assurance que leur fournissent les suiveurs en cas de chute), mais elle peut faire sécession si elle estime que ces dernières ne lui garantissent plus la sécurité minimale, et que ses perspectives d’élévation sociale sont désormais nulles. Or c’est bien ce qui se produit objectivement et va continuer à se produire, en raison des contradictions du régime d’accumulation capitalisme, entré dans la phase « tropicale »[2], et dont il n’est pas d’issue possible : l’accroissement continue des consommations supposerait que nous ayons une autre planète à piller : une planète vivante, pas seulement un astre inerte.

Dans un monde devenu invivable et instable, les classes populaires et les classes moyennes ont légitimement peur pour leur avenir et celui de leur descendance. Cette peur peut être convertie en espoir à condition de développer un programme de gouvernement transformant l’impuissance en puissance : non pas la puissance des chevaux-vapeurs, la puissance thermodynamique de la machine industrielle, mais au contraire la puissance d’agir : la puissance de vivre, la possibilité de faire l’expérience d’une vie riche d’émotions fécondes, d’une vie dense ; en lieu et place de cette vie d’automates à laquelle le règne des machines nous condamne.

Il nous faut donc retourner la rhétorique de la « sécurité » contre sa captation par l’idéologie bourgeoise. Un monde solidaire est plus susceptible de produire spontanément de la sécurité collective qu’un monde constitué essentiellement de deux classes, dont l’une ne peut survivre (même de manière minimale) qu’à la condition de l’appauvrissement et de l’écrasement de l’autre, surtout à présent qu’elle ne peut plus lui promettre la « croissance » infinie pour payer plus tard ses sacrifices. Cette aspiration universelle à la sécurité peut se résoudre autrement que par le recours à des appareils répressifs : Bolsonaro ou Macron ne constituent pas la seule réponse, d’ailleurs inefficace car moralement injustifiable. La répression aveugle suscitera partout indignation et rébellion. Les troubles continueront à s’accroître.

La « responsabilité » de cette situation n’est pas du côté des victimes et il nous faut à tout prix réconcilier le peuple avec lui-même et dénoncer la fausse rhétorique qui veut distinguer les « fauteurs de trouble » des autres. Les gilets jaunes ont montré qu’il n’existait plus de portrait type du fauteur de trouble. C’est le quiddam, le vous-et-moi, l’homme de la rue, le petit bourgeois autrefois résigné et loyal.

A cette population en déshérence et pourtant inventive et solidaire (le confinement en a fourni d’abondantes preuves) il nous faut proposer les pistes d’un programme global qui permettrait de refonder notre système social sur des bases à la fois justes et fraternelles[3]. Mais un programme ne suffira pas. Il faut une équipe et non un homme pour l’incarner. Il faut que cette équipe soit elle-même l’expression d’un rassemblement populaire. Les municipales l’ont montré notamment à Marseille, ce n’est pas impossible. Les élections départementales et régionales peuvent être l’occasion de co-construire ce Front Populaire Ecologique et d’incarner une alternative écologique de résistance au système. Sommes-nous capables de franchir cette étape, de sortir de nos querelles boutiquières, d’incarner l’espérance ?

Xavier Ricard Lanata


[1] Cf Xavier Ricard Lanata, La tropicalisation du monde, Paris : PUF, 2019.

[2] Cf Xavier Ricard Lanata, ibidem.

[3] Les 35 propositions pour un retour sur Terre (rédigées par Dominique Bourg, Gauthier Chapelle, Johann Chapoutot, Philippe Desbrosses, Xavier Ricard Lanata, Pablo Servigne et Sophie Swaton) peuvent être entendues comme le noyau d’un tel programme.

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