L’édito de PEPS : Auto-organisation et manifestations anti-régime en Biélorussie

Tout semblait immuable en Biélorussie, inlassablement décrite comme « la dernière dictature d’Europe ». A sa tête depuis 1994, le président Alexandre Loukachenko, soutenu initialement par des jeunes loups voulant faire adopter les plans du FMI d’une main de fer dans un pays exsangue, avant que celui-ci ne verse dans un discours de nostalgie du soviétisme, déploie tous les attributs du régime autoritaire et renouvelle son mandant présentiel tous les 5 ans, avec des fraudes électorales décomplexées et une administration électorale aux ordres.

Pour comprendre le nouveau climat créé par l’élection présidentielle du 9 août et les manifestations populaires qui ont suivi, non seulement à Minsk la capitale, mais aussi dans l’ensemble du pays, il est important d’avoir en tête le rôle joué dans les mobilisations actuelles, par l’auto-organisation populaire via les réseaux sociaux et notamment la messagerie Telegram, pour contourner les logiques de répression. Les Biélorusses utilisaient déjà ces médias horizontaux pour échanger sur des problèmes de vie quotidienne, notamment de cadre de vie. Ainsi, encore dernièrement, de nombreux habitants de Minsk partageaient des informations via les canaux-Telegram au sujet de tout un arrondissement privé d’accès à l’eau potable par rupture de canalisations. Mais l’auto-organisation populaire a véritablement pris de l’ampleur à partir de mars-avril lorsque le régime a nié l’existence de la crise sanitaire du Covid-19 dans le pays, les gens ont fait le parallèle avec les mensonges d’Etat qui ont suivi la catastrophe nucléaire de Tchernobyl de 1986 qui a durablement contaminé plus de 20% du territoire et la population. Loukachenko a nié les morts du Covid-19 et a camouflé statistiquement les malades du Covid-19 en « pneumonies atypiques », afin de continuer à faire tourner les usines du pays : le président Loukachenko a lui-même dit publiquement à cette occasion que le Président Trump avait raison de ne pas vouloir arrêter l’économie de son pays pour cause de coronavirus. Le fait que 80% de l’économie du pays soit issus des grandes usines restées propriétés de l’Etat conforte la thématique du « capitalisme d’Etat » de l’époque soviétique, d’autant plus que les ouvriers biélorusses de ces usines d’Etat ne sont pas moins astreints à des contrats de travail précaires à courte durée déterminée, renouvelés au cas par cas et avec des droits syndicaux limités, afin de dissuader et même d’étouffer tout ressort de contestation sociale sur le lieu de travail. Pendant le pic de la pandémie en mars-mai 2020, des canaux d’informations auto-organisés sur Telegram tels que « Nexta » ou « Basta » ont supplanté non seulement les médias d’Etat officiels mais aussi les sites Internet plus classiques d’informations réputés oppositionnels ou indépendants qui ont dû s’adapter en développant eux-aussi leurs propres canaux-Telegram. Les citoyens ont utilisé ces applications pour partager les photographies des ambulances venant chercher en tenues hermétiques les personnes atteintes du Covid-19, quartier par quartier, pour partager des informations de mesures prophylactiques ou d’entraides pour des dons de matériels aux personnels soignants qui avaient eux-mêmes pour consigne de nier l’existence de la circulation de la pandémie.

Lors que la date de la présidentielle du 9 août a été fixée début mai, les messageries alternatives ont servi de catalyseurs pour relayer les informations sur les premières files d’attente dans les rues des villes pour signer les parrainages des candidats alternatifs (il faut 100.000 signatures pour se présenter à la présidentielle), qui se sont auto-privés de la possibilité de faire du porte-à-porte par précaution au regard de la pandémie. La mobilisation citoyenne biélorusse a notamment repris l’hymne des mobilisations catalanes contre le franquisme, l’Estaca de Lluis Llach, dans deux versions, l’une en russe, l’autre en biélorusse, le pays vivant dans le bilinguisme. Et lorsque de nouvelles figures de candidats sont apparues, emportant l’adhésion populaire dans une vague de défiance envers le pouvoir (notamment un blogueur critique, un banquier et un ex-diplomate), le Pouvoir en a arbitrairement mis deux en prison et a invalidé la candidature du troisième. Les applications Telegram ont servi l’auto-organisation de la protestation populaire avec les moyens du bord et le risque toujours présent de la répression policière : des chaînes humaines de solidarité sur les trottoirs des artères des villes, des concerts de klaxons de voitures en enfilade, des casserolades ou des chants de contestation aux fenêtres des immeubles des cités-dortoirs à heure fixe tous les soirs avec partages des images ou des vidéos de chaque action individuelle pour motiver les autres. Le groupe Telegram « Basta » qui comptait à peine 30.000 abonnés en mars en compte plus de 105.000 mi-août. Le canal « Nexta », parti d’un peu plus au printemps, monte désormais à 660.000 abonnés mi-août.

De là, a émergé la principale opposante Svetlana Tsikhanoùskaya, enseignante et épouse du blogueur emprisonné au mois de mai, qui a fait sortir les foules à ses meetings en juillet comme étant la candidate d’opportunité pour le « changement ». Elle a été rejointe lors de la campagne éclair du mois de juillet par deux autres femmes, l’une comme l’autre cheffes de staff de des deux autres principaux candidats invalidés malgré leurs signatures récoltées en nombre bien supérieur au seuil requis. Face à une classe politique dirigeante encore très patriarcale quant à la distribution des rôles politiques (la figure du dictateur Loukachenko étant à ce titre caricaturale, au point de ne pas considérer initialement Svetlana Tsikhanoùskaïa comme une candidate dangereuse pour lui), et alors que socialement, depuis l’époque soviétique, les femmes n’occupent pas moins de nombreuses positions économiques à responsabilités, le trio des trois femmes conduit par Svetlana Tsikhaoùskaïa a ringardisé, comme imaginaire de force d’opposition, les vieux partis de l’opposition biélorusse qui essayaient de copier sans véritable base sociale, des « modèles » européens (qui les droites libérales-conservatrices du PPE, qui la sociale-démocratie allemande ou suédoise, qui la droite réactionnaire polonaise, qui les ONG protestantes néerlandaises ou les partis verts environnementalistes…). L’auto-organisation citoyenne a continué avec l’installation d’une application Telegram pour faire « faire respecter la voix du peuple », concrètement en faisant remonter anonymement la photographie de son bulletin de vote avant de le mettre dans l’urne, et en appelant le maximum de citoyens à se déplacer aux bureaux de vote en masse le dimanche après-midi, alors que les fraudes et bourrages d’urnes par le Pouvoir sont faits généralement durant la semaine de vote anticipé ou le dimanche à la pause midi où la participation grimpe subitement de 30% à 80%… Plus d’un million cent mille personnes se sont inscrites sur cette application, pour une population sept fois moins importante que celle de la France. Dans les bureaux de vote urbains où la pression populaire sur le corps enseignant des écoles en charge des bureaux de vote, en appelant moralement à leur conscience, a été suffisamment importante pour obtenir un décompte de voix « honnête » – à défaut d’être transparent car les dépouillements des voix se font à huis clos sans observateurs indépendants -, Svetlana Tsikhanoùskaïa a obtenu entre 70 et 90% des suffrages exprimés, en dépit des fraudes possibles avant dépouillement pendant les 5 jours de « vote anticipé ». Les chiffres nationaux « officiels » annonçant la victoire de Loukachenko avec 80% de voix sans aucune traçabilité par bureaux de vote, sont montés de toute pièce… Ils ont même été fixés à l’avance du vote, comme l’indiquent des enregistrements clandestins qui commencent à fuiter.

Depuis la nuit électorale du dimanche 9 août pour contester le « vol des voix du peuple », les mobilisations se succèdent tous les jours et toutes les nuits dans toutes les villes mais sont particulièrement réprimées violemment par les forces anti-émeutes (les « OMON » équivalents des CRS), de troupes militaires voire les troupes spéciales du KGB qui restent fidèles globalement aux ordres du régime, même si des cas de renoncement à violenter la population sont rapportés. En 4 nuits, plus de 6.000 personnes ont été arrêtées et s’entassent parfois à plus de trente dans des petites cellules de prison débordées. Les messageries Telegram servent encore à l’auto-organisation populaire, puisque le centre-ville de Minsk est paralysé et fermé par les troupes de police et les forces spéciales, le modèle de révolution ukrainienne de 2004 puis de 2014 de « La Place » (Maïdan) en centre-ville, tenue plusieurs jours durant, ne tient pas. Les rassemblements spontanés ont lieu autours des stations de métros des « cités-dortoirs » en périphérie de Minsk (correspondant plutôt à des stations de RER de Petite couronne par rapport à l’échelle francilienne, en France).

Les réseaux sociaux d’auto-organisation essaient aussi de susciter une grève générale des usines d’Etats comme à la fin de l’Union soviétique et une paralysie pacifique du pays sur le modèle de la révolution arménienne d’avril 2018. Des collectifs ouvriers d’une dizaine d’usines importantes pour le pays se sont d’abord mises en grève et dénoncé la centrale syndicale officielle liée au régime. En 3 jours, c’est le basculement dans la grève générale de tous les sites ouvriers du pays.

Des auto-entrepreneurs cessent aussi le travail et le principal coup porté à l’économie du pays, c’est le régime lui-même qui le porte car, pour freiner les mobilisations et l’accès aux informations, le régime bloque Internet autant qu’il peut. Il réussit ainsi à paralyser toutes les activités bancaires du pays ainsi que toute l’économie de service par le numérique qui s’était développé ces dernières années. En dépit d’un appareil répressif très violent la société biélorusse n’est pas amorphe face à l’arbitraire et se révèle même inventive chaque jour depuis le 9 août. Le 12 août, pour dénoncer l’exacerbation de violence de la veille, on a vu à Minsk et journée et partout en soirée des chaînes humaines de femmes, voire de très jeunes filles, vêtues de blanc, une fleur à la main. Et le 13 août au matin, ce sont les personnels de santé qui organisent des chaînes humaines de solidarité, publiquement, devant leurs hôpitaux. Les présentateurs vedettes de la télévision d’Etat démissionnent en nombre pour ne pas avoir à assumer la propagande officielle et l’écrivaine Svetlana Alexievitch, le Prix Nobel en 2015, et d’autres personnalités des Arts et Lettres appellent aussi ouvertement Loukachenko à partir.

Face à cette situation, le président Macron est bien sûr bien mal placé, vu son propre passif de répression des manifestations en France, pour dénoncer les violences policières en Biélorussie, surtout comme il l’a fait, par l’intermédiaire d’un entretien téléphonique avec Vladimir Poutine, le président non moins autoritaire de Russie, le pays d’à côté… Cela ne retire rien au fait que pour ne pas laisser au sein de l’Union européenne la primauté des prises de parole de solidarité avec le peuple biélorusse aux droites conservatrices voire réactionnaires d’Europe centrale et orientales, une juste parole serait de dénier à Loukachenko toute légitimité dans sa réélection en soutenant a minima la demande recompte honnête de voix, à défaut de reconnaître officiellement comme présidente du pays Svetlana Tikhanoùskaïa qui a été forcée de se réfugier en Lituanie. Il faut donner les moyens de renforcer les échanges entre secteurs de la société mobilisée de Biélorussie avec celles des autres pays, en mettant réellement en œuvre l’abaissement du coût très élevé des visas Schengen et ne pas prendre des mesures qui sanctionnerait le peuple biélorusse sous couvert de sanction contre ses dirigeants, désormais illégitimes.

le 14 août 2020,

Jean Charles Lallemand, co-auteur du livre « Biélorussie, Mécanique d’une dictature », Paris, Les Petits Matins, 2007

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