L’édito du lundi de PEPS : appel à déserter le forum « Agir pour le vivant »

L’actualité de l’écologie de rupture cette semaine, outre les rencontres d’été de PEPS qui auront lieu du 23 au 26 août, c’est cet appel au boycott de l’événement « Agir pour le vivant », paru dans la revue Terrestres. « Agir pour le vivant » est sponsorisé par des entreprises toxiques qui n’ont que le profit pour perspective. Cet événement est symbolique des contradictions de ce capitalisme vert que nous dénonçons. L’écologie de rupture défend une véritable société écologique, respectueuse des hommes et du vivant, incompatible avec ce type de pratique. C’est pourquoi nous relayons cet appel au boycott dans l’édito de PEPS, et nous invitons nos lecteurs à le relayer massivement.

« Lettre ouverte sur l’amitié et appel à déserter le forum Agir Pour Le Vivant, ayant lieu à Arles du lundi 24 août au dimanche 30 août 2020»

Il est temps de reconnaître que la nature est la plus grande entreprise du monde et qu’elle œuvre – gratuitement – au profit de 100% de l’humanité.
— Dir. adjoint de l’UICN (Union Internationale pour la Conservation de la Nature)1

Une parentèle (kinship) exclut autant qu’elle inclut, et il doit en être ainsi. Lorsque des alliances voient le jour, il importe d’être attentif à cette question.
— Donna J HarawayVivre avec le Trouble2.

Notre-Dame-des-Landes
Bassin versant de la Loire
BRETAGNE

Chèr-e-s Jean-Paul Capitani, Laurent Joffrin, Julien Vidal, Francis Hallé, Anne-Sophie Novel, Pierre Rabhi, Béatrice Kremer-Cochet, Marc André Selosse, Nastassja Martin, Séverine Kodjo-Grandvaux, Mohamed Mbougar Sarr, Dénétem Touam Bona, Didier Gascuel, Romain Troublé, François Sarano, Lisa Garnier, Alexandre Jost, Grégoire Loïs, Tiphaine Calmettes, Stéphane Durand, Vinciane Despret, Julien Grain, Tarik Chekchak, Estelle Rouquette, François Sarano, Eric de Kermel, Joanna Rzezak, Thierry Thevenin, Marion Cotillard, Jean-Michel Jarre, Isabelle Stengers, Didier Sicard, Marc Henry, William Suerinck, Bruno Dal Gobbo, Pierre Champy, Joel Labbé, Jean François Masson, Jacques Echard, Dr Sankaran, Abdelaziz Yaacoubi, Stéphane Mequignon, Grégoire Loïs, Alain Toledano, Patrick Madelenat, Aline Gelman, Véronique Le Normand, Guibert del Marmol, Jean-Philippe Pierron, Aline Mercan, Pierre Lieutaghi, Julien Desprès, Ernst Zürcher, Pauline De Boever, Alain Caillé, Stéphane de Freitas, Emmanuel Druon, Philippe Durance, Guibert del Marmol, Gilles Boeuf, Isabelle Delannoy, Karim Lapp, Aurélie Piet, Bernard Stiegler, Dominique Bourg, Valérie Cabanes, Marie Toussaint, Olivier Darné, Corinne Lepage, Emilie Rousselou , Rodrigo Arenas, Sophie Swaton, Céline Loozen, Gilles Clément, Valérie Chansigaud, Christophe Robert, Jean Rakovitch, Ramin Farhangi, Edgar Morin, Cyril Dion, Xavier Mathias, Mathilde Imer, Lionel Astruc, Marc Dufumier, Vandana Shiva, Baptiste Morizot, Gilbert Cochet, Sébastien Blache, Lan Anh Vu Hong, Roland Feuillas, Ananda Guillet, Xavier Poux, Emilie Rousselou, Jean Jalbert, Erik Orsenna, Frédéric de Pitaval, Laure Adler, Nancy Huston, Sophie Marinopoulos, Estelle Zhong-Mengual, François Hers, Pierre Vinclair, Nicolas Bourriaud, Jean Blaise, Pierre Ducrozet, Julieta Canepa, Laetitia Dosch, Rob Hopkins, Jeanne Benameur, Céline Curiol, Coline Serreau, Sonia Wieder Atherton,

Nous3 vous écrivons en amis, pas en ennemis. Nombre de vos idées et de vos écrits nous ont souvent servi d’ancrage dans les tempêtes qui se déchaînent en cette époque vacillante. Nous avons rencontré certain-e-s d’entre vous, avec qui nous avons partagé notre passion pour la protection du vivant. Plusieurs nous ont rendu visite sur la zad4 (Zone à défendre) de Notre-Dame-des-Landes, apportant votre soutien à la lutte victorieuse contre un aéroport climaticide. Nous avons croisé d’autres d’entre vous lors de festivals et de forums où nous présentions nos travaux respectifs. Nous partageons la même maison d’édition avec d’autres encore, et nous avons hâte de rencontrer en personne celles et ceux dont les chemins n’ont pas encore croisé les nôtres. Mais malheureusement, cela ne se produira pas en ce mois d’août, dans la chaleur estivale de la ville d’Arles, lors du forum Agir pour le vivant, car nous n’y viendrons pas. Cette lettre ouverte Quelle culture voulons-nous nourrir ? vous invite à vous aussi incarner ce refus, afin qu’il devienne une désertion collective. L’amitié implique toujours des choix et des conséquences et cette lettre ouverte traite de l’art de choisir de bonnes relations.

2020 nous a propulsé-e-s dans une bataille d’imaginaires aux proportions rarement connues dans l’histoire : La vie ou l’économie d’abord ? Retour à la normale ou non ? C’est une bataille où non seulement les façons dont nous percevons la vie et coexistons avec elle sont plus que jamais en jeu, mais où une grande partie du vivant pourrait être confrontée à une précarité extrême, à des expulsions et à une extinction massive dans les prochaines décennies. Dans toute bataille, il est impératif de choisir ses ami-e-s et l’événement Agir Pour le Vivant nous semble emblématique de ce type de choix. Le programme paraît irrésistible, toutes les bonnes questions sont posées, avec les bons mots et les bons imaginaires. Pourtant, cet événement est soutenu par des alliés profondément problématiques pour quiconque se soucie du vivant : la plupart des « partenaires » (un terme qui se rapporte autant à nos amours qu’à ceux avec qui nous faisons affaire, un terme bien plus chaleureux que « sponsors »…) font partie de la logique délétère qui ne cesse de traiter le vivant comme n’ayant de valeur que si celle-ci peut être calculée comme une marchandise ou un service au sein du marché.

Cette logique est celle de l’extractivisme5, des enclosures6, de l’externalisation et de l’extra-territorialité. En somme, c’est la logique même du capitalisme, le contraire de la logique des Communs qui, elle, est la forme de vie que nous nous efforçons de développer et que nous partageons probablement avec la plupart d’entre vous.

Comme nous l’a proposé Donna Haraway, l’une des clés de cette période de déconstruction du système consiste à générer des « parentés dépareillées » (make kin). Il faut nous rappeler qu’il ne s’agit pas seulement de reconstruire nos rapports avec les mondes « plus qu’humains », mais aussi de choisir en toute conscience avec qui nous lions des amitiés dans la lutte pour que la vie continue à vivre et prospérer malgré la guerre que lui mène l’économie.

Certain-e-s d’entre vous pensent peut-être que nous sombrons dans une vieille logique militante binaire et moraliste, qui oppose de manière simpliste les ami-e-s d’un côté et les ennemi-e-s de l’autre, loin de cet assemblage complexe, ce compost enchevêtré de symbioses érotico-éco-logiques et queer que nous aimons tou-te-s tant. Mais le vivant fait toujours des choix ; aucun organisme ne peut vivre sans en faire, même au niveau le plus fondamental. Comme l’écrit Andreas Weber, biologiste marin devenu philosophe : « Chaque cellule organise sa manière de faire des connexions avec ses voisines, la manière dont elle fait correspondre sa structure interne et sa membrane externe… Elle le fait de sorte à satisfaire ses besoins, à produire les actions nécessaires à sa propre continuation, à se maintenir en vie et à s’épanouir. »7 Au cœur du processus de la vie se trouve la question suivante : cette relation apporte-t-elle plus ou moins de vie ? C’est cette même question que nous devrions nous poser quand nous choisissons ou non de participer à des événements tels qu’Agir pour le vivant. Baptiste Morizot, vous nous avez si splendidement rappelé que cette lutte consiste à « agir du point de vue des interdépendances », « à créer des alliances contre les ennemis des interdépendances constitutives… »”8 Et dans cette lutte complexe où les jeux de masque se multiplient, les ami-e-s de nos ami-e-s ne sont pas nécessairement nos ami-e-s.

« Nous sommes plus que jamais confrontés à la sensibilité et à la fragilité de la Terre » claironne l’élégant site web éco-pop d’Agir pour le Vivant, (www.agirpourlevivant.fr), un forum qui « entend présenter des solutions, oser des expérimentations et contribuer à l’écriture de nouveaux récits… » en vue d’ « une nouvelle conscience en faveur de la biodiversité ». L’événement, qui doit durer une semaine, est organisé par Actes Sud, l’une des plus grandes maisons d’édition francophones. Sa directrice, Françoise Nyssen, est devenue célèbre pour avoir été nommée en 2018 Ministre de la Culture par un banquier devenu Président (Emmanuel Macron) et avoir dû démissionner peu de temps après à cause de « l’affaire de la mezzanine ».

En faisant défiler la page d’accueil du site jusqu’en bas, après la liste d’illustres intellectuel-le-s et artistes, on découvre 26 logos de « partenaires ». Parmi ces logos, il y a ceux d’institutions financées par des fonds publics (Office du tourisme d’Arles, Parcs Naturels Régionaux de France), ceux de media libéraux (Libération, Kombini), ceux d’entreprises semi-publiques (Banques des Territoires ou Compagnie National du Rhône) … Les autres logos sont ceux de multinationales privées telles que BNP Paribas ou du cabinet de gestion financière Mirova. Le logo du forum est une sorte d’hybride inter-espèces arbre-humain, qui court à perdre haleine, pour, nous semble-t-il, fuir cet événement et la toxicité de ses entreprises partenaires.

La meilleure manière de comprendre ces partenariats n’est pas tant de les voir comme des entités qui soutiennent le forum mais plutôt l’inverse : c’est le forum qui rend crédible leur mensonge selon lequel elles se soucient de toute autre chose que de faire des profits, en détruisant des vies humaines et non-humaines si nécessaire. Il ne s’agit pas d’argent propre ou sale, mais d’une toute autre monnaie d’échange : la confiance et la valeur qu’on lui accorde.

Dans les cercles gouvernementaux et les milieux d’affaires on appelle cette approche « l’acceptabilité sociale » (social licence to operate). C’est une stratégie de relations publiques inventée au milieu des années 1990 spécifiquement par les industries des énergie fossiles et de l’extraction, et qui est aujourd’hui largement utilisée par tous les secteurs. L’idée de base est que les entreprises ont besoin de l’approbation et du soutien du public pour leurs activités potentiellement nuisibles. Pour obtenir cette acceptabilité, comme l’explique l’artiste, militant et naturaliste James Marriott, il faut qu’elles construisent une « image positive aux yeux des politiciens, diplomates, fonctionnaires, journalistes, universitaires, ONGs et commentateurs. Ces groupes sont connus […] dans le milieu des relations publiques […] sous le nom de ‘cibles spéciales’ (special publics) … [Le sponsoring] n’est pas offert par philanthropie, il fait partie intégrante de l’ingénierie des conditions sociales et politiques qui assureront la sécurité à long terme des investissements [dans les projets contestés parce que destructeurs]. »9 En bref, pour pouvoir continuer à agir comme elles l’ont toujours fait, ces entreprises ont besoin de réparer leur mauvaise réputation en se faisant passer pour bienveillantes. Pour cela, il leur faut s’associer avec les bons partenaires.

Ces entreprises ont ainsi bien davantage besoin d’Agir Pour le Vivant et de ses « cibles spéciales » que l’événement n’a besoin de leur soutien. Ces partenariats sont une dimension fondamentale de la conduite des affaires de ces entreprises, ils ont bien plus de valeur que les sommes d’argent qu’elles peuvent distribuer, sommes qui sont généralement dérisoires, notamment en comparaison de leurs budgets de plusieurs milliards. Dans leur logique, un tel forum est un atout précieux dans lequel il vaut la peine d’investir, car les rendements sont immenses. Que cela nous plaise ou non, participer à ce genre d’événement revient à travailler pour ces entreprises que pourtant nous détestons. La salle de conférence, avec sa ribambelle d’intellectuel-le-s à la mode, devient une aile des services de relations publiques (RP) des entreprises, dont le travail consiste à détoxifier la marque en élaborant un storytelling qui la rendent désirable et digne de confiance.

Ce type d’opération de relations publiques est essentiel dans le contexte de basculement historique comme aujourd’hui, où la confiance dans le système s’effondre.

Au final, en offrant nos idées ainsi que tout ce pourquoi nous nous battons lors d’événements de ce type, nous œuvrons à redorer le blason et à modeler les imaginaires en faveur de ces machines de mort ; pire nous le faisons pour une fraction des coûts d’une véritable société de relations publiques.

La déclaration d’intention de MHP (l’agence de relations publiques de BNP Paribas, l’un des partenaires du forum) est en ce sens éclairante, et bien résumée par son slogan : : « Driver la croissance, gagner la confiance » (Driving growth, earning trust). Sur son site web hyper designé, MPH précise : « Ce que défend une entreprise – ses valeurs, son but, sa culture – est tout aussi important que ce qu’elle fait (…) Les grandes marques jouent un rôle croissant, les publics sont de plus en plus interconnectés, la confiance est fragile, la société est plus militante, […], un seul Tweet peut effacer des milliards de la valeur d’une entreprise […]. Les marques qui défendent une cause ou s’engagent à s’attaquer à un problème sont reconnues, retiennent et attirent les talents, et obtiennent des résultats (bottom line). »10.

Face à cela, on pourrait penser qu’une possibilité est de dénoncer radicalement les sponsors pendant l’événement lui-même pour démontrer notre « liberté de dire ce que nous voulons », faire un scandale. Mais c’est incarner le rôle de fou du roi dans les éco-palais de l’entreprise. Ça fait du bien, c’est thérapeutique et cathartique, le public adore. Mais les pilotes des machines mortifères adorent se faire chahuter par des mots et des idées radicales ; cela prouve leur ouverture d’esprit. La seule chose que le fou fait, c’est ouvrir une scène relativement sûre pour les cadres qui sont inévitablement présent-e-s, scène sur laquelle il-le-s peuvent tester la réception à leurs idées et à leurs discours incohérents, loin du regard des chaînes d’information.

Certain-e-s d’entre vous pourraient faire valoir que le plus important, c’est que vos idées soient diffusées largement, que le contexte importe peu car les idées changent le monde et le public en a besoin. Certes, nous avons besoin de vos mots et de vos idées, mais quand elles nourrissent une culture qui tourne le dos au vivant, elles perdent leur pouvoir de subversion. Un des ateliers mis en avant par le forum s’intitule L’entreprise au service du Vivant. Il nous semble que Le Vivant au service de l’entreprise qualifierait mieux la petite musique qui sera jouée au forum, et sur laquelle vous devrez danser si vous y participez.

Nous n’avons pas la place ici pour une cartographie exhaustive des partenaires et de leurs attitudes envers le vivant, mais prenons quelques exemples pour comprendre ce que racontent ces amitiés toxiques. Cette cartographie serait pourtant utile pour voyager dans les paysages fantasmagoriques du capitalisme vert d’aujourd’hui et survivre aux marais profonds de ses incohérences, paysages qui sont sans doute le champ de bataille des imaginaires le plus important pour la lutte pour la justice écologique.

Alors que nous écrivons, le Forum Économique Mondial, sommet virtuel des plus grandes entreprises pétrolières, agroalimentaires, énergétiques et technologiques du monde vient de s’achever. Son fondateur et président exécutif, Klaus Schwab, a résumé la rencontre de la sorte : « En somme, il nous faut une ‘grande réinitialisation’ du capitalisme ». Nous sommes à la croisée des chemins. L’ancienne culture se meurt, et nombre de ses vieilles logiques se battent pour survivre. Ces moments sont toujours les plus intenses et les choix qu’on y fait sont lourds de conséquences.

Nous vous écrivons depuis notre caravane qu’embrasse une épaisse haie, à l’ombre de chênes bicentenaires de la zad, à l’endroit exact où ils voulaient implanter les boutiques duty-free de leur aéroport international. Commençons donc par les partenaires qui sont liés à des zones qui se défendent contre leurs infrastructures destructrices. Le premier est évidemment RTE (Réseaux de Transport d’Électricité), la plus grande entreprise de transport d’électricité du monde. Elle construit des pylônes, gère des réseaux de distribution d’électricité et est un acteur majeur des marchés émergents de « smart grids » et énergies renouvelables. RTE envisage de construire un méga-transformateur sur 7 hectares de terres agricoles à Saint-Victor-et-Melvieu (Aveyron) pour récolter l’électricité produite par 1000 éoliennes industrielles de la région et l’exporter via des lignes à très haute tension vers les marchés marocains et espagnols. Pourtant, en 2014, sur un terrain qu’un paysan avait refusé de vendre à RTE, des rebelles ont bâti la Commune Libre de l’Amassada, des cabanes et des maisons en paille, construites en travers du chemin des bulldozers. Afin de dédommager le paysan et de perturber RTE, les 2000 mètres carrés furent déclarés propriété commune de milliers de personnes ayant acheté des parts, créant ainsi un cauchemar bureaucratique pour RTE qui devait exproprier tout le monde.

Des réunions, des fêtes, du jus de pomme, du fromage et de nouvelles amitiés se sont faites à l’Amassada, jusqu’à l’automne 2019 où des drones, des tanks, des hélicoptères et des centaines de CRS ne laissent de ces communs qu’une pile de sciure entourée de barbelés derrière lesquels les travaux pouvaient commencer. Cette « nouvelle révolution de l’industrie verte » relève de la même logique délétère que l’ancienne : extractivisme et enclosures. En étant partenaire d’Agir pour le Vivant, RTE croit-il pouvoir nous faire oublier la lutte « contre le transformateur et son monde » et la mauvaise réputation qu’elle lui a apportée ?

Arles se trouve dans le bassin versant du Rhône, et le rôle de la Compagnie nationale du Rhône (CNR) consiste à barrer le fleuve pour faire de l’électricité et irriguer l’agriculture industrielle. Les activités de la CNR se déploient également de plus en plus vers le solaire et l’éolien. Cette entreprise à l’actionnariat semi-public semi-privé, a tenté de construire son 20e barrage dans les années 1980, provoquant la bataille de Loyettes, du nom du village où il devait être construit et où ont résisté locaux et pêcheurs. Ce fut l’un des premiers barrages français à être annulé en raison de la menace qu’il représentait pour un site écologiquement sensible. Dans le monde, les barrages n’ont jamais eu une bonne image. Chaque année, entre 40 et 80 millions de personnes, principalement les pauvres des zones rurales, sont déplacées de leurs terres pour fournir de l’électricité aux villes. En France, les barrages visant à irriguer l’agrobusiness ont vu leur réputation empirer après que les conflits à la ZAD de Sivens contre l’un deux ont conduit la police à tuer Rémi Fraisse, un botaniste militant de 21 ans.

La CNR est détenue pour moitié par Engie, le « leader de la transition énergétique » en France. L’entreprise productrice de combustibles fossiles et d’énergie nucléaire a fait des vagues sur les marchés de l’énergie « verte » en 2015 en vendant certaines de ses centrales à charbon néerlandaises et allemandes et en achetant des énergies renouvelables industrielles dans le monde entier. Avec la crise climatique en cours, les propriétaires de centrales à charbon ont le choix : soit ils décident d’arrêter leurs centrales polluantes (et d’assurer une reconversion juste à leurs employé.e.s), soit ils décident de les vendre à des entreprises moins regardantes de leur réputation écologique, se satisfaisant de continuer à brûler du charbon. C’est ce qu’a fait Engie11. Quand le PDG d’Engie écrit (dans Le Monde, en Mai 2020) « Mettons l’environnement au cœur de la reprise économique » il oublie de préciser que sa stratégie reste soumise à la logique qui est au coeur du capitalisme, à savoir l’externalisation, déplacement du problème (pour continuer à faire des profits) au lieu de travailler concrètement à de véritables solutions. Pour le capital, ce qu’il faut éviter c’est le « risque pour la réputation », pour le vivant, ce qu’il faut éviter c’est une culture qui lui tourne le dos.

Les entreprises ne peuvent agir ainsi sans liens fort et de grande confiance avec leurs banques : BNP Paribas a décidé d’être partenaire d’Agir Pour le Vivant. C’est l’une des plus grandes banques d’Europe. Non seulement elle est très présente dans les paradis fiscaux12 mais elle est aussi l’un des plus grands financeurs d’énergies fossiles et donc directement responsable de l’expansion des sources d’énergie les plus destructrices.

En 2015, elle a sponsorisé les négociations des Nations Unies pour le climat, la COP21, et s’est vue attribuer, avec Engie, le prix Pinocchio décerné par Les Amis de la Terre et Action Aid aux entreprises « dont les activités ont un impact direct sur le climat, et dont l’influence, à travers le lobbying, la promotion de fausses solutions et le greenwashing affaiblit et détruit les politiques climatiques et sape l’action contre le changement climatique ». Entre 2018 et 2019, alors que la voix de Greta Thunberg résonnait dans les foyers du monde entier, que la jeunesse entrait en éruption dans les mouvements pour le climat et que le rapport des scientifiques du GIEC prévenait que si nous voulions éviter le pire de la catastrophe climatique il nous restait 12 ans pour effectuer des « changements sans précédent, rapides et de grande envergure»13, BNP Paribas est devenue le plus grand financeur européen d’industries de combustibles fossiles en augmentant de 72 % son portefeuille extractiviste14. Tout en décrivant sa politique envers le climat comme un « engagement à long-terme envers un avenir durable ». Cet été, ils renflouent l’entreprise américaine de traitement des schistes bitumineux, qui était au bord de la faillite après l’effondrement des prix du pétrole pendant la pandémie.

Les partenariats de cet événement ne se limitent pourtant pas aux entreprises qui sont restées coincées dans la logique extractiviste du capitalisme industriel de l’ancien monde, qui considérait la « nature comme une ressource ». Le forum a pour but de « repenser la manière avec laquelle l’ensemble du vivant se côtoie ». Parmi ceux qui repensent les rapports au vivant dans l’« esprit nouveau » du capital, on trouve Mirova, une entreprise de gestion de portefeuille qui crée de la « valeur durable » avec sa spécialité : « le capital naturel ». La représentation du vivant comme un système constitué de réseaux dynamiques, adaptatifs et en perpétuelle évolution a influencé le capitalisme depuis des décennies, comme l’écrit Christophe Bonneuil, historien des sciences : « La nature devient (ou redevient puisque cela été la vision darwiniste) une juxtaposition fluctuante d’espèces ou individus auto-entrepreneurs plutôt qu’une grande usine fordiste ordonnée15. »

Dans ces nouveaux territoires de la finance en pleine expansion, ce qui apporte de la valeur, ce sont les services écologiques que la nature peut rendre ; la biodiversité devient un actif comme n’importe quel autre, doté d’une valeur sur le marché et surtout de retours sur investissement maximisés. Tout peut se vendre et s’acheter dans la « révolution de l’investissement durable » comme le nomme Matthew Kiernan, auteur de Investing in a Sustainable World: Why Green is the New Colour of Money on Wall Street (Investir dans un monde durable : Pourquoi le vert est la nouvelle couleur de l’argent à Wall Street)D’après lui, cette révolution est en passe de ré-inventer « l’ADN même des marchés de capitaux ». Les émissions et les puits de carbone, les rivières et la qualité de l’eau, les forêts et les parcs nationaux, tout est maintenant potentiellement un actif générateur de profit pour les services qu’il rend au vivant16.

Dans le fameux article de Costanza dans Nature en 1997, les services rendus annuellement par la biosphère étaient évalués entre 16 et 54 mille milliards de dollars. Le vivant est ainsi complètement intégré et instrumentalisé par la logique du marché, et « les marchés sont conçus comme le champ au sein duquel la destruction de l’environnement peut être gérée, dirigée ou rendue moins grave » sans générer de conflit dans le cadre de la douce et fluide abstraction de la finance. Comme l’explique la chercheuse Sian Sullivan, nous sommes témoins de la « modélisation des pratiques de conservation et la compréhension du monde non humain en termes de concepts bancaires et financiers. » Des forums tels qu’ Agir pour le vivant font partie intégrante du spectacle visant à lisser toute résistance en construisant le consensus que « le capital doit créer de nouvelles natures qu’il peut voir. Cela exige que la terre-en-crise soit repensée et reformulée de manière à ce qu’elle soit davantage alignée, conceptuellement, sémiotiquement et matériellement, sur le capital.

« Notre feuille de route pour 2020, c’est la biodiversité », affirme Mirova, dont les gestionnaires d’actifs trouvent « des solutions aux défis environnementaux tout en maintenant la performance économique ». Il s’agit finalement de l’ultime enclosure du vivant, où l’on cesse de se l’imaginer et de le traiter comme une ressource mécanique inerte qu’on peut piller sans vergogne, pour le considérer comme un flux chaotique et bourgeonnant, avec ses crises et ses croissances, qui ne diffère pas tant des marchés financiers dont le rôle est de « faire de l’argent » en le protégeant. Ce que les acteurs de ces entreprises financières innovantes oublient, et ça les arrange bien, c’est que le vivant ressemble bien moins à un système fondé sur la propriété privée qu’à un système de communs fondé sur la réciprocité, et la co-création. Dans les communs, l’utilisateur-trice et la ressource sont indissociables, et le but ultime des commoners est que ce système continue de créer de la vie, pas du profit. Vandana Shiva, lors de votre visite chez nous à la ZAD, vous nous avez si joliment parlé, dans notre bibliothèque à l’ombre du phare que nous avons érigé là où les charognards du futur voulaient construire la tour de contrôle, et vous nous avez dit : « Si nous voulons un avenir, nous voulons du vivant, et ce vivant ne peut vivre qu’en commun… »

C’est ainsi que, pour la dernière étape de notre voyage cartographique, nous revenons dans le bocage que nous habitons. Vinci n’a jamais pu y construire d’aéroport, mais son agence de design et de communication, Saguez & Partners, a bien travaillé l’image de marque de ce qui devait devenir un exemple inédit d’infrastructure écologique recouvrant de béton 1650 hectares de zone humide et de terres agricoles, avec des compensations écologiques pour les habitats détruits, des toits végétalisés et des pistes de décollages raccourcies. Saguez & Partners ont déjà rénové l’image de cinq aéroports internationaux. Il-le-s décrivent leurs travaux sur l’aéroport de Marseille comme s’il s’agissait d’un poème : « Les couleurs se tournent vers le jaune du sable, les ocres orangés et rouges du soleil et des terres d’Oc et du Roussillon (…) Côté montagne, ocre de la Sainte Victoire, Orange de Van Gogh, jaune paille, jaune soleil, vert tendre (…) Le blanc dominant laisse respirer les couleurs provençales, amène de la lumière et du calme pour contrebalancer le stress du voyage… Avec sa double-exposition sur les pistes, et sur les montagnes et les pinèdes, il laisse la nature entrer à l’intérieur. ». Ces designers esthétisent ingénieusement les machines de mort, se servant de concepts de design pour masquer l’hostilité de ces infrastructures envers le vivant. Ces faux sorciers croient métamorphoser le capital, ils prétendent même faire passer le plus grand hypermarché d’Europe pour quelque chose à échelle humaine. Selon eux, il s’agit ainsi de « rompre avec l’impression de démesure, en conservant la même surface18. »

Saguez & Partners ont même inventé de nouveaux concepts (marques déposées) tels que le « hosping », la « rencontre de l’hospitalité et du shopping », dont le but est de « créer des lieux sensibles et chaleureux qui offrent à chacun.e une expérience personnalisée… Le shopping est mort, vive le hosping ! ». Le premier bâtiment incarnant ce concept de design sera le magasin phare mondial Huawei, géant chinois des télécommunications et premier vendeur de smartphones au monde. Cet emblème sera construit à Shenzen, la capitale chinoise du high tech, une ville plus connue pour les filets anti-suicides de ses usines et pour son smog de pollution que pour ses boutiques « chaleureuses ».

« Les designers sont devenus une espèce dangereuse19 » regrettait Victor Papanek in 1971, lui-même designer et éducateur, bien avant que les designer eux-mêmes se voient contraints de redorer leur blason.

Olivier Saguez, designer et PDG de l’entreprise, sera probablement présent à Arles. Agir pour le vivant et les partenaires du forum ont publié tout l’été des articles dans Libération. Dans l’un d’eux, intitulé Le design ne doit-il pas se reconnecter au monde du vivant ? Saguez écrit que le design, « c’est un art de l’observation qui a beaucoup à apprendre du vivant. En redevenant plus frugal, modeste, économe, malin, utile à 100% et forcément durable, le design sera plus proche de la nature et du vivant. »

En ces temps incertains, l’art de l’observation nous semble, après l’art des « parentèles dépareillées » (making kin), la première aptitude à apprendre. À chaque fois qu’on nous invite à un événement, une conférence, ou une exposition, avant même d’accepter l’invitation, nous commençons par étudier la liste des sponsors. Cela peut paraître tatillon, et nous reconnaissons que c’est souvent difficile dans nos vies sans cesse pressées, alors que nos psychés sont assaillies d’armes électroniques de distraction massive qui nous bombardent sans relâche de stimulants sémiotiques. Pour nous, c’est une discipline de l’attention, une façon d’essayer d’être présent-e-s au monde malgré la tendance au pilotage automatique. Cette attitude nous permet de véritablement habiter une situation et de choisir entre ce qui continue d’alimenter une culture délétère et ce qui se tourne vers le vivant. Faire attention (dont les racines sont ad – vers et tendre – étirer), sentir et comprendre la texture et les chemins de vie de quelque chose, c’est, littéralement, tendre vers l’autre. Tous les corps sensoriels de la vie impliquent un processus de rapprochement et de transformation de l’autre pour devenir soi-même.

Cette attention nous a mené-e-s à décliner nombre d’invitations, dont certaines pour des projets à gros budget, et à expliquer dans des lettres ouvertes les raisons pour lesquelles nous ne souhaitions pas participer. Il ne s’agit pas pour nous de purisme, mais de cohérence. Nous choisissons les ami-e-s que nous souhaitons contaminer (à la manière d’Anna Tsing, pas du COVID) de nos plus belles idées, et avec qui rester distant-e-s. C’est peut-être aussi une question de santé mentale de nos cultures. Si nos besoins et nos valeurs sont en décalage, si nos formes de vie ne correspondent plus à nos idées, si nos pensées et nos actions sont désaccordées, nous perdons la tête et notre ancrage dans la réalité. Ayant perdu la tête, nous ne pouvons plus choisir, et sans pouvoir faire de choix, nous sommes perdu-e-s.

Nous vous appelons à choisir le vivant et l’amitié,

Bien à vous,

Isabelle Fremeaux et John Jordan

contact@labo.zone

Notes

1.https://www.iucn.org/fr/content/uicn-la-crise-que-traverse-la-vie-sauvage-pire-que-la-crise-economique
2.Harraway J Donna, Staying With the Trouble, Making Kin in the Chthulecene, Duke Universtity Press, 2016 – page 207, note 12
3.Nous sommes auteur-trices, artivistes et déserteur-euses de l’université (Birkbeck College et Sheffield Hallam University) – co-fondateur-trices du Laboratoire d’imagination insurrectionnelle, qui depuis 2004 réunit artistes et militant-e-s pour créer de nouvelles formes de désobéissance et d’éducation radicale. Le Labo agit dans différents milieux : festivals internationaux de théâtre, centres sociaux squattés, commissions de musée, co-organisation de camps climat, animation d’ateliers dans un conservatoire jusqu’à la coordination de formations pour la défense de la zad. Il a lancé avec succès la campagne visant à libérer la Tate Gallery de Londres du mécenat de British Petroleum. Nous sommes également co-auteurs-trices du livre/film Les Sentiers de l’utopie, La Découverte, 2011.
4.www.zadforever.blog english – En français zad.nadir.org
5.Mode d’accumulation de richesses basé sur l’extraction massive de ressources naturelles, généralement non transformées, et destinées à l’export.
6.Mouvement de privatisation des communs
7.Weber, Andreas, The Biology of Wonder : aliveness, feeling, and the metamorphosis of science, New Society, 2016. p.157 – Notre traduction
8.Morizot, Baptiste, Manières d’être vivant. Enquêtes sur la vie à travers nous. Actes Sud, 2020. p. 264
9.Marriott James, “A Social Licence to Operate” Not If But When: Culture Beyond Oil, Platform/Liberate Tate, London, 2011. Notre traduction
10.https://www.mhpc.com
11.Tout en développant ses avoirs en gaz “naturel”, et en 2018, en construisant une toute nouvelle centrale au charbon appelée “le dragon rouge” dans une région où la combustion du charbon a déjà provoqué le plus grand nombre de cas de cancer au Chili et une épidémie de maladies respiratoires.
12.https://www.financeresponsable.org/fiche-entreprise.php?id_entreprise=17
13.https://www.ipcc.ch/2018/10/08/summary-for-policymakers-of-ipcc-special-report-on-global-warming-of-1-5c-approved-by-governments/
14.https://reclaimfinance.org/site/en/2020/03/18/bnp-paribas-massively-increases-fossil-fuels-financing/
15.https://books.openedition.org/irdeditions/21885?lang=en
16.Ces instruments financiers sont de tous nouveaux jouets pour les grandes sociétés de gestion d’actifs : Minorva est “une expertise des gestionnaires d’investissement de Natixis”. En 2015, Natixis avait 625 milliards d’euros avec lesquels jouer, Minorva seulement 12 milliards. Les portefeuilles de Nataxis dans le domaine des combustibles fossiles comprenaient autrefois 158 millions d’euros investis dans le Dakota Access Pipeline, jusqu’à ce que les militants et les “défenseurs de l’eau” obligent la banque à désinvestir en 2017. (Au moment où nous écrivons ces lignes, le pipeline qui traverse des terres indigènes sacrées est finalement annulé par les tribunaux américains trois ans après les manifestations) et la société est fière de faire partie d’Act4nature international, qui a pris dix engagements envers la nature avec dix autres multinationales, dont Vinci, dont le projet de construire un aéroport sur le bocage ici a été annulé après 50 ans de lutte.
17.Sian Sullivan https://pdfs.semanticscholar.org/4b5e/f1ff84a3242ccf736450d9d52a85af389e96.pdf – Notre traduction.
18.http://saguez-and-partners.com/wp-content/uploads/2017/11/carrefour-villiers-cp-171017.pdf
19.Papanek Victor, Design for the Real World: Human Ecology and Social Change, 2nd Ed. Academy Chicago, 2000 – Notre traduction

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