L’édito du lundi de PEPS: vive le jardinage!

« L’écologie sans la lutte des classes, c’est du jardinage ». La formule apparue un peu avant l’été sur les réseaux sociaux a eu beaucoup de succès, jusqu’à finir sur des sacs en tissus en vente lors des Amphis de la France Insoumise, toujours prête à expliquer l’écologie aux écologistes. Elle exprime avec humour des choses justes… et une vision un peu courte de l’écologie et aussi du capitalisme. Et, au passage, loupe la dimension radicale du jardinage !

Pas d’écologie sans lutte des classes

La formule a le grand mérite d’en contester une autre à propos de la crise climatique : « nous sommes tous dans le même bateau ». Dès les années 1970, l’écosocialiste James O’Connor a démontré que dans un premier temps, nous sommes, non pas dans le même bateau, mais dans le même bulldozer : l’abus de la nature joue un rôle de « huilage » de la lutte des classes. Les travailleurs et les capitalistes se partagent, inégalement, l’abus de la nature ce qui atténue la lutte pour le partage de la valeur ajoutée. Mais dans un second temps, quand la nature ne peut plus être ponctionnée mais que sa destruction commence à représenter un coût, le conflit reprend : les capitalistes vont essayer de repousser le plus possible le paiement de ce coût (retarder toute action, toute législation…) et par d’autres qu’eux, les travailleurs et/ou à l’État.

Les questions écologiques sont donc bien traversées par la lutte des classes. Les plus riches savent se mettre à l’abri des pollutions (comme l’ont montré les Pinçon-Charlot) en profitant habilement des lois environnementales pour se créer des ilots protégés dans la nature, peuvent partir loin aujourd’hui de la pollution dans des résidences secondaires, demain de la crise climatique dans les endroits les plus tempérés. Ils savent faire pression sur les gouvernements pour que les législations environnementales gênent le moins possible les intérêts du capital, etc. Inversement, les usines et installations polluantes (des usines aux autoroutes) sont concentrées dans les quartiers populaires, leurs habitants n’ayant, eux, aucun moyen de fuir. Il y a bien une inégalité de classes face aux problèmes écologiques : tous dans le même bateau, mais les uns en première classe du Titanic avec des canots de sauvetage, les autres dans les cales, condamnés à couler.

Surtout, les solutions pour empêcher la crise climatique et résoudre les problèmes écologiques ne sont pas neutres d’un point de vue de classe. Certaines mettent à contribution le capital, d’autres sont supportées par le travail, c’est le cas dans les versions très différentes de fiscalité climatique – de la taxe carbone – qui peuvent soit peser sur des personnes qui n’ont pas les moyens de changer leurs modes de transport ou de chauffage ou au contraire être fortement redistributrices. Dans La décroissance est-elle souhaitable ? (Textuel, 2005), il était contesté la notion de Jean-Luc Mélenchon d’intérêt général écologique pour défendre au contraire l’intérêt de classe écologique.

Il n’y a pas que la lutte des classes…

Certains écologistes n’ont pas mis la lutte des classes au coeur de leur pensée – et même l’ignorent plutôt – et ils n’en sont pas moins radicaux et même… anticapitalistes.

Jacques Ellul ne fait pas de place à la lutte des classes dans sa réflexion. Il est même assez dur avec les théologiens de la révolution de son époque qui mythifient le pauvre et estime que la pauvreté est d’un autre ordre que matériel. Pour autant, dès 1945, dans un de ses premiers articles dans le journal Réforme, avant même ses ouvrages sur la technique, il s’oppose au capitalisme et écrit un ouvrage contre l’argent (« L’homme et l’argent »). Son argument n’est pas la lutte des classes mais la transformation par le capitalisme de l’humain à un simple facteur de production, sa réification (sa transformation en objet) dont parlait déjà Marx.

Au début des années 2000, une partie de l’extrême-gauche et des économistes d’ATTAC reprochent aux auteurs de la décroissance naissante de ne pas être anticapitalistes parce qu’ils n’évoquent ni la lutte des classes, ni la question de la propriété des outils de production. Serge Latouche leur répond qu’il conteste non seulement l’accroissement sans limite des forces productives (de plus en plus de moyens de production pour produire de plus en plus) sans lequel le capitalisme s’effondre mais plus fondamentalement encore l’idée même d’économie, comprise comme « désencastrement » puis prise de pouvoir de la production et de l’échange des biens sur la sphère culturelle et sociale. Il dit différemment et en la développant la critique d’Ellul sur la technique. Sans cette « Grande transformation » – pour reprendre les expressions de Karl Polyani, économiste marxiste hétérodoxe et chrétien, cher aux éco-socialistes –  pas d’économie, pas de développement, pas de capitalisme.

Le capitalisme n’est pas que la lutte des classes mais aussi la propriété privée des moyens de production, l’accroissement des forces productives, la logique de profit, la réification de l’humain et de la nature et d’autres facteurs encore. Une écologie qui n’insiste pas sur la lutte des classes peut insister sur un autre de ces facteurs et n’en est pas moins anticapitaliste. En revanche, l’insistance sur un facteur ou un autre n’est pas neutre du point de vue de l’écologie. Insister sur la lutte des classes (ou la propriété collective) ne garantit pas l’écologie : une prise de pouvoir par les dominés ou le contrôle de la production par l’Etat ne dit pas que les choix de productions éviteront l’épuisement, l’empoisonnement ou la destruction de la nature. Les régimes de l’Est l’ont montré. En revanche, le refus de de l’accroissement des forces productives pourrait être la définition même de l’antiproductivisme… Et de l’écologie.

Si « l’écologie sans la lutte des classes, c’est du jardinage », il n’est pas sûr que l’addition du jardinage et de la lutte des classes donne de l’écologie. Quitte à choisir un des éléments constitutifs du capitalisme, un slogan réellement écologique mettrait « le refus de l’accroissement des forces productives » à la place de « lutte des classes ». Évidemment, cela serait moins drôle, serait moins vendeur et ne tiendrait pas sur le sac en tissu… Bref, céderait moins à la colonisation de l’imaginaire militant par le slogan publicitaire.

Au-delà de la force de la formule, on peut se demander si son auteur – et ceux qui s’en réjouissent – ne cèdent pas au péché mignon de l’extrême gauche : « la liste de courses ». Dans la formule, il s’agit d’additionner l’écologie – vue seulement en tant que défense de l’environnement comme le laisse à penser l’équivalence avec le jardinage – et la lutte des classes (le front principal, le truc sérieux et viril), puis (si l’auteur avait eu de la place sur tweeter et ensuite sur son sac) sans doute le féminisme, la question raciale, celle LGBTQI, etc. Or l’enjeu – et c’est le geste de ce qui s’est appelé historiquement l’écologie politique qui se voulait une pensée complexe – est de réfléchir ensemble ces questions.

Le sentiment du jardinage, force révolutionnaire

Enfin la formule est injuste avec le jardinage. La pensée écologique voit la dimension radicale de ce dernier. Alors que l’écologie – de la même manière que l’autonomie ou l’extrême-gauche… – a jusque-là eu surtout une base sociale issue des classes moyennes, alors que les milieux populaires ont eux aussi été colonisés par l’imaginaire de la consommation, le jardinage, le bricolage, l’amélioration sans fin d’une maison ou d’un appartement HLM qui nous ressemble, où l’on se sent chez soi, d’un lieu où l’on a le contrôle de sa vie – sa Zone d’autonomie temporaire à soi – sont emblématiques de la résistance d’une culture populaire de l’auto-production, du « Do it yourself ». Certes, le capitalisme sait en faire des bénéfices (Leroy Merlin, Jardiland, etc.), mais avec quoi n’en fait-il pas ?

Des techniques se transmettent entre pairs, et souvent de grands-parents à petits enfants, de prolos à prolos, une autonomie des savoirs populaires. Ces beaux jardins sont le support d’une véritable fierté populaire. Pourquoi les black-block qui feraient leur retour la terre, les zadistes qui plantent des choux, les autonomes qui font des cantines avec les récupérations de la surproduction mondialisée de fruits et légumes seraient des héros révolutionnaires et les Gilets jaunes qui bichonnent leur jardin – jusqu’à assurer une grande partie de leurs besoins alimentaires – n’en seraient pas ? Dans cette façon de montrer du doigt le jardinage comme une activité négligeable, n’y-a-t-il pas là un soupçon de mépris de classes ?

A l’heure où des pans croissants de la population sont enfermés dans des métropoles de plus en plus denses et gigantesques qui font ignorer le « sentiment de nature », le succès des jardins partagés dans les cités HLM montre qu’il n’est qu’à réveiller et, avec lui, un autre rapport au monde. Si Marx disait qu’il n’était plus question d’interpréter le monde mais de le transformer, on pourrait contester qu’il a été bien trop transformé – jusqu’à être près de son effondrement – et qu’il s’agit maintenant au contraire à nouveau de l’interpréter. Dans le jardin, on interprète son bout de terrain, son bout du monde, dans une relation avec la nature. Alors que les gens sont si méfiants à montrer leur intérieur, ils sont fiers de vous promener dans leur jardin. On s’y interprète devant son voisinage et le voisinage s’interprète à vous : dis-moi ton jardin, je te dirais qui tu es. On prend le temps, prend du plaisir à donner du temps à la nature, à voir les choses pousser lentement quand le monde va à toute vitesse. On donne du temps à des haricots ou des tomates, on fait de la place à des êtres humains non-vivants dans notre vie. On défie les calculs de l’économie, puisqu’on produit pour moins cher que dans le commerce, mais sans doute beaucoup plus si on y ajoutait le temps passé : petit exercice, expérimentation, de réencastrement de la production dans la vie.

On compte différemment, 1+1 ne font pas deux. Quel est la valeur d’un beau jardin ? De la beauté d’un paysage de jardins partagés et ouvriers ? Comment se mesure le bonheur du temps qu’on y passe ? Contre la croissance du PIB qui fait gagner des points en additionnant des pollutions et leurs dépollutions, des accidents de la route et des enterrements, choisissons le Produit de bonheur intérieur brut qui compte le plaisir du jardin et de la sieste et dessine une société moins prédatrice que le capitalisme.

Le jardinage est emblématique d’un changement par la prise de nouvelles habitudes, co-habitudes, instituant leurs propres bases d’autonomie financière, desserrant les contraintes structurelles qui freinent les nouvelles habitudes, pouvant de proche en proche s’élargir à des pans importants de la société tout en développant des nouveaux affects et percepts, un imaginaire alternatif et populaire à celui de la consommation. Dans le droit à la ville, le droit à un jardin pour tous et toutes – alors que la loi oblige à construire des places de stationnement automobile avec tout appartement – serait une revendication de classe écologiste entrant fortement en conflit avec la spéculation immobilière et la densification des villes. Une lézarde pour faire faire souffler le sentiment de nature dans des univers clos !

Pour paraphraser l’anarchiste et féministe Emma Goldmann : « Si je ne peux pas y jardiner, je ne prendrai pas part à votre révolution… ». Vive la mouvance bucolique !

L’Ile Saint Denis, le 31 août 2020

Veronique Dubarry et Stéphane Lavignotte

Véronique Dubarry et Stéphane Lavignotte, militants écologistes, contemplateurs de fruits et légumes poussant lentement au Jardin (partagé) du figuier de l’Île Saint-Denis (93) et militants syndicaux de la lutte des classes.

Un certain nombre des thématiques de ce textes ont été développés dans Stéphane Lavignotte, La décroissance est-elle souhaitable ? (Textuel 2015).L’édito du lundi de PE

Votre commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l’aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Photo Google

Vous commentez à l’aide de votre compte Google. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l’aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l’aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

Connexion à %s

%d blogueurs aiment cette page :